Le gouvernement belge signe un accord sur la prolongation de deux réacteurs nucléaires avec Engie

La Belgique et l’énergéticien français Engie ont signé un accord concernant la prolongation de deux réacteurs nucléaires (Tihange 3 et Doel 4), a annoncé le gouvernement.

Euractiv.com
Engie nuclear power plant in Doel
Selon Tinne Van der Straeten, l’accord est bon parce qu’il garantit l’approvisionnement et respecte le principe du « pollueur-payeur ». [EPA-EFE/STEPHANIE LECOCQ]

La Belgique et l’énergéticien français Engie ont signé un accord concernant la prolongation de deux réacteurs nucléaires — Tihange 3 et Doel 4 — a annoncé le gouvernement jeudi matin (29 juin).

Ce jeudi, le Premier ministre belge Alexander De Croo a annoncé que son gouvernement et l’entreprise française Engie — qui exploite les réacteurs nucléaires belges — étaient parvenus, mercredi (28 juin), à un accord « important pour notre futur énergétique et pour les ménages belges ».

L’annonce a été suivie d’une conférence de presse en fin de matinée, tenue par le Premier ministre et la ministre de l’Énergie, Tinne Van der Straeten, en présence du directeur général d’Engie Electrabel, Thierry Saegeman.

Pour rappel, en janvier, Engie et le gouvernement ont convenu de prolonger les deux réacteurs nucléaires les plus récents de la Belgique pour une période de 10 ans à partir de 2025 : Doel 4 (1039 MW) et Tihange 3 (1038 MW), qui auraient dû cesser leurs activités à partir de l’été 2025, conformément à la loi belge sur la sortie du nucléaire.

La Belgique compte deux centrales nucléaires : Doel, d’une capacité totale de 2 935 MW, et Tihange, d’une capacité totale de 3 008 MW. Le pays a néanmoins décidé de fermer deux réacteurs : d’abord Doel 3 (1 006 MW) l’année dernière, puis Tihange 2 (1 008 MW) cette année. Avant les processus de démantèlement, les deux centrales représentaient 50 % de la consommation annuelle d’électricité du pays, soit 42 milliards de kWh (données de 2021).

L’accord conclu mercredi avec Engie confirme que cette prolongation aura bien, et que le combustible nucléaire peut à présent être commandé pour garantir la continuité des activités. Cet accord offre une certitude à l’exploitant et une sécurité aux entreprises et aux ménages belges, a déclaré le gouvernement.

L’accord couvre également les déchets nucléaires. « Engie paiera 15 milliards d’euros pour l’élimination des déchets nucléaires. Ce montant comprend une prime de risque de 43 % pour couvrir les incertitudes », a déclaré la ministre écologiste de l’Énergie, Mme Van der Straeten, sur Twitter. En plus des 15 milliards d’euros, environ 8 millions d’euros ont déjà été mis de côté dans le fonds SYNATOM. Au total, Engie devrait payer un total d’au moins 23 milliards d’euros pour couvrir l’ensemble des coûts (déchets et démantèlements).

« Cet accord vise à assurer une répartition équilibrée des risques entre les deux parties et à éliminer les incertitudes concernant l’évolution des provisions liées au traitement de tous les déchets nucléaires », a annoncé Engie ce matin dans un communiqué.

Selon Mme Van der Straeten, l’accord est bon parce qu’il garantit l’approvisionnement et respecte le principe du « pollueur-payeur ».

Renouvelable et nucléaire

Le ministre de l’Énergie a également tenu à rappeler que la Belgique a récemment décidé d’accélérer la transition énergétique, notamment en se fixant comme objectif de multiplier par trois l’énergie éolienne offshore en mer du Nord d’ici 2030.

Plus tôt cette année, le gouvernement avait en effet annoncé qu’il atteindrait son objectif de neutralité climatique en 2050 avec l’accélération de son indépendance énergétique, vis-à-vis des énergies fossiles surtout, en se concentrant sur les énergies renouvelables et en reprenant le contrôle de ses besoins énergétiques à court terme grâce à la prolongation de Doel 4 et de Tihange 3 pour dix ans.

« Est-ce que le travail est fini ? Absolument pas », a déclaré Mme Van der Straeten. « Cet accord n’est qu’une partie de la politique énergétique. En prolongeant [les réacteurs] nucléaire[s], nous assurons la stabilité. En accélérant les énergies renouvelables, nous réduisons les factures d’énergie ».

La Belgique est actuellement le deuxième pays au monde en termes de capacité en mer par habitant, juste derrière le Danemark. Selon le gouvernement, les parcs éoliens belges en mer du Nord produisent 2,26 GW d’énergie offshore, et Bruxelles veut tripler cette production d’ici 2030 pour atteindre 6 GW.

Critiques

Lors de la séance plénière à la Chambre des représentants, Marie-Christine Marghem (Mouvement Réformateur/Renew Europe), ancienne ministre de l’Énergie (2014-2020), a félicité le gouvernement pour cet accord. Elle a toutefois émis quelques critiques.

Selon elle, une prolongation de dix ans est insuffisante pour garantir l’approvisionnement à moyen et long terme. En effet, des problèmes d’approvisionnement sont à attendre en 2026-2027 et au-delà, la consommation d’électricité devant augmenter de 50 à quasiment 100% de plus d’ici 2035-2050, a-t-elle rappelé.

Elle a également souligné qu’il ne s’agissait que d’un accord provisoire en attendant l’accord juridiquement contraignant qui doit pour sa part être signé en juillet.

Par ailleurs, la prolongation de dix ans de la durée de vie de ces réacteurs nécessitera des travaux de rénovation et de mise en conformité. Les réacteurs devront être arrêtés jusqu’à l’hiver 2026-2027, ce qui laisse donc une zone d’ombre pour l’hiver 2025-2026. Au printemps 2022, Engie avait déjà prévenu le gouvernement que les centrales prolongées ne seraient pas prêtes avant 2027.

C’est précisément pour remédier à cette situation que le mécanisme « flex LTO » a été adopté. Il prévoit que les travaux nécessaires et indispensables à l’extension seront réalisés durant l’été, avant l’échéance de redémarrage fixée à l’hiver 2025-2026.

Le reste des travaux nécessaires au renforcement des réacteurs devrait être programmé à différents moments au cours des premières années de la prolongation, un scénario déjà étudié par l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN).

Les associations Greenpeace, Canopea et Bond Beter Leefmilieu déplorent pour leur part un accord « déséquilibré ».

« Le gouvernement fédéral fixe une facture maximale à Engie pour les déchets nucléaires détenus par le groupe industriel français. Si le coût est plus élevé, il sera supporté par le contribuable. Et ce, alors qu’aucun site ni aucune technologie ne sont encore disponibles pour l’enfouissement des déchets nucléaires et que le montant de cette gestion demeure inconnu », peut-on lire dans un communiqué conjoint.

« Le gouvernement belge ne tire aucune leçon de la crise nucléaire française, où près de la moitié des centrales nucléaires ont été mises hors service l’année dernière, en partie à cause de problèmes de corrosion du système de refroidissement », déclare Jan Vande Putte, expert en énergie chez Greenpeace. « Ces problèmes persisteront au cours des prochaines années. Pourtant, le gouvernement belge mise précisément sur l’énergie nucléaire, alors que son manque de fiabilité a été démontré tant en Belgique qu’en France. »

Arnaud Collignon, expert énergie chez Canopea, pointe quant à lui du doigt de potentiels conflits d’intérêts pouvant provenir du fait que le gouvernement va co-investir dans le nucléaire. « Avec la croissance rapide des énergies renouvelables, les périodes de prix de l’électricité très bas, voire négatifs, seront de plus en plus fréquentes. La rentabilité des centrales nucléaires non flexibles va donc se réduire de plus en plus. On peut se demander si l’État ne sera pas tenté de freiner le développement du renouvelable pour consolider son investissement nucléaire. »

Parallèlement à l’annonce de l’accord, un rapport publié jeudi par le gestionnaire belge du réseau de transport d’électricité à haute tension Elia révèle qu’à partir de 2025 et en tenant compte de la prolongation de Doel 4 et de Tihange 3, le pays aura besoin de 2 GW d’électricité supplémentaires pour assurer sa sécurité d’approvisionnement. Cela pourrait signifier que des capacités supplémentaires seront nécessaires ou que la Belgique devra importer son énergie.