Le long chemin de la chimie vers la durabilité

L’industrie chimique est parfois considérée comme peu respectueuse de la nature. Elle est pourtant en pleine mutation. Dans un long processus de transformation de la filière, le végétal devient l’un de ses alliés.

EURACTIV.fr
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L’industrie chimique est parfois considérée comme peu respectueuse de la nature. Elle est pourtant en pleine mutation. Dans un long processus de transformation de la filière, le végétal devient l’un de ses alliés.

Doit-on parler de « chimie verte » ou de « chimie durable » ? Les acteurs ont parfois du mal à se mettre d’accord sur les termes exacts. 

Douze points 

La première expression est la traduction littérale « green chemistry » en anglais et désigne la production à partir de matières végétales. 

Or, cette activité ne concerne qu’une petite partie d’un concept plus vaste de chimie durable, qui consiste à intégrer cette industrie dans l’environnement en réduisant ou en éliminant l’utilisation ou la formation de substances dangereuses, à tous les stades de vie du produit. 

« Les premiers à s’y être intéressés, ce sont les Américains », explique Stéphane Sarrade, chercheur au Commissariat à l’énergie et aux énergies alternatives. « Au début des années 90, l’administration Bush père a voulu travailler sur l’évolution du secteur de la chimie pour le 21e siècle. » 

L’objectif était de prendre en compte de nouveaux facteurs comme l’épuisement des matières premières, les économies d’énergie et le traitement des déchets. « Le choc pétrolier des années 70 était passé par là », commente Stéphane Sarrade. Le tout a été théorisé par deux chercheurs américains, en douze points précis (voir le site du CNRS). 

Durable pour le consommateur

L’industrie a mis du temps à se convertir. « Au départ, nous étions des pèlerins », se souvient le chercheur. « Ce n’est qu’à partir de l’an 2000 que nous avons commencé à intéresser » les grands acteurs. Plusieurs facteurs expliquent ce revirement, en particulier l’augmentation des contraintes environnementales, les taxes sur les déchets, les attentes des consommateurs et la mise en application de la directive européenne REACH.

Les grandes entreprises se sont alors mises à moderniser leurs procédés de fabrication. 

« A Ludwigshafen, en Allemagne, nous avons un site totalement intégré », explique Caroline Petigny, responsable des relations scientifiques de BASF France. « Au même endroit, nous utilisons le sous produit d’une réaction pour en faire une autre » ce qui permet de rentabiliser au maximum les matières premières et économiser l’énergie.

Pour Stéphane Sarrade, un slogan pourrait résumer la chimie durable : « produire plus et mieux en consommant moins ». 

Quantifier la part de la chimie durable dans l’ensemble de l’industrie est difficile car tous les maillons de chaine sont concernés. 

Des outils de mesures comme « l’eco-efficience » ou la « see-balance » ont été créés, souvent par l’industrie elle-même, pour noter les produits finaux.

Une étude de 2009 de l’International Council of Chemical Associations (ICCA) estime que chaque tonne de CO2 émise par l’industrie permet d’en faire économiser 2,6 tonnes au consommateur final. Le chiffre pourrait encore progresser dans les années à venir.  

4,7 milliards

La part de la chimie qui provient des matières végétales ou dite « bio-sourcée » est plus facile à mesurer. « Aujourd’hui, c’est environ 8% », estime Stéphane Sarrade « et on peut espérer atteindre 30% d’ici 2030 ». 

Pour relever le défi, les industriels cherchent des soutiens publics de l’Union européenne. 

Pendant longtemps, cette économie naissante n’a pas été une des priorités de l’UE et n’a reçu que très peu de financement. En 2004, une plateforme technologique européenne SusChem a été mise en place pour permettre à l’industrie et au monde de la recherche de définir une vision pour la technologie ainsi qu’un agenda stratégique de recherche.  

« Tout a vraiment commencé avec le cadre financier 2007-2013 pour la recherche « , commente Joanna Dupont Inglis d’EuropaBio, association des industries bio-sourcées à Bruxelles. « Et nous espérons beaucoup du prochain programme qui doit mettre l’accent sur l’innovation ». La Commission vient de proposer 4,7 milliards d’euros pour l’agriculture, l’alimentation et l’économie bio-sourcée pour la période 2014-2020. 

Manque de coordination

Tout n’est pas qu’une question d’argent. « Ce dont nous avons surtout besoin, c’est d’une plus grande harmonisation et coordination des règles, normes et projets. Sans accès aux matières premières, le développement d’une économie bio-sourcée n’est pas possible. Mais ceci n’est pas suffisant, le soutien aux projets de démonstration ou des mesures de soutien à la création du marché sont également essentiels », ajoute Joanna Dupont. 

D’une façon plus générale, le bio-sourcé est un vaste chantier. « Jusqu’il y a peu, nous avions l’impression que la coordination entre les différents services de la Commission n’était pas optimale. Mais, petit à petit, ceci est en train de changer, la Commission doit lancer une stratégie intégrée pour l’économie bio-sourcée en février-mars 2012 avec un cadre et des objectifs clairs. Dans ce secteur, toute une législation est à construire ».

Feuille de route

Pour Stéphane Sarrade, l’Union européenne est « très éloignée des besoins. Ce qu’il faut, c’est rester très local. Bien sûr que l’échelon européen est important mais il faut aller vite ». 

En France, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie investit dans le secteur depuis 1994. « Sur la période 2008-2010, nous avons alloué 48 millions d’euros de cofinancement pour deux projets industriels dans les bio-carburants. En 2010, nous avons défini une nouvelle feuille de route » et de nouveaux financements seront débloqués en 2011, précise Léonard Boniface, chef de projet à la direction investissement d’avenir

L’agence participe au réseau EuraNet, financé par la Commission européenne. « Depuis 10 ans, nous assistons à une convergence stratégique entre les différents acteurs et qui s’accélère depuis trois ans ». 

Avions de combat 

Certaines voix préconisent aussi une réglementation qui irait jusqu’à instaurer des quotas de produits bio-sourcés dans la fabrication de matériaux. « Cette idée n’est pas forcément judicieuse », juge Léonard Boniface. « L’aspect positif de la chimie verte ne se vérifie pas à chaque fois. Il se peut qu’un produit dit vert soit aussi nocif qu’un autre issu de la pétrochimie en terme de carbone par exemple ». 

Stéphane Sarrade est confiant dans l’avenir du secteur. Surtout qu’il est en passe de devenir stratégique. « Aux États-Unis, les militaires souhaitent pouvoir faire fonctionner leurs avions de combat grâce à des carburants bio-sourcés et ainsi ne plus dépendre des pays du Golfe ».