Le père de l'Europe médite sur sa famille brisée

Jacques Delors, un ancien président de la Commission européenne, et José Manuel Barroso, l'actuel président, déplorent la « résistance » nationale et le « manque d'esprit de coopération » des dirigeants des 27 Etats membres de l'UE lorsqu'il s'agit de lutter contre la crise de la dette.

EURACTIV.com
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Jacques Delors, un ancien président de la Commission européenne, et José Manuel Barroso, l'actuel président, déplorent la « résistance » nationale et le « manque d'esprit de coopération » des dirigeants des 27 Etats membres de l'UE lorsqu'il s'agit de lutter contre la crise de la dette.

L'ancien président de la Commission (1985-1994) a rendu visite à M. Barroso pour le 20e anniversaire du traité de Maastricht, signé le 7 février 1992, qui avait mené à la création de l'euro.

La visite de M. Delors a également coïncidé avec des négociations à Athènes visant à assurer la mise en oeuvre d'un second programme de renflouement. Le pays risque bel et bien d'entrer en défaut de paiement. Cette éventualité n'est d'ailleurs plus un tabou et est ouvertement évoquée par de hauts fonctionnaires de l'UE.

Neelie Kroes, la commissaire en charge de la stratégie numérique, a déclaré lors un entretien lundi (6 février) que la zone euro pourrait survivre sans la Grèce. Elle a laissé entendre que les discussions entre Athènes et la Troïka (la Commission, la BCE et le FMI) atteignaient leur point de rupture.

Un message à la Grèce

M. Barroso a profité de la présence de la presse pour envoyer un message à la classe politique grecque. Il a appelé les partis politiques à travailler de concert pour « un meilleur avenir, dans notre Union et dans la zone euro ».

« Nous souhaitons que la Grèce reste dans la zone euro », a souligné M. Barroso, dans une tentative apparente d'apaiser les esprits suite aux commentaires de Mme Kroes. Jusqu'à présent, la Commission a toujours défendu l’idée que la Grèce devrait consentir à faire les efforts nécessaires et rester dans la zone euro.

Un défaut de paiement grec coûterait beaucoup plus cher que d'aider la Grèce, a expliqué M. Barroso. Il a demandé à Athènes de faire sa part de travail et a assuré que ces efforts donneraient des résultats à moyen terme.

Les trois partis politiques grecs au gouvernement du premier ministre, Lucas Papademos, s'opposeraient à plus de mesures d'austérité en échange d'une aide supplémentaire. Les socialistes du PASOK sont déjà considérés comme les grands perdants des futures élections qui devraient avoir lieu avant Pâques. Mais le parti Nouvelle démocratie de centre-droit et le petit parti nationaliste LAOS s'opposent à l'austérité dans le but de ne pas fâcher leurs électeurs.

Lorsqu'il lui a été demandé de commenter l'idée franco-allemande d'un compte bloqué pour rembourser partiellement les créanciers du pays en cas de défaut de paiement, M. Barroso a répondu qu'il n'entrerait pas dans les détails, dans la mesure où les négociations étaient sur le point d'aboutir, bien que cela dépendait de la volonté politique de chacun.

L'héritage de Maastricht

A l'occasion du 20e anniversaire du traité de Maastricht, M. Barroso a expliqué que plusieurs pays s'étaient alliés pour créer une union économique et monétaire, mais que cette union devait encore être développée.

« Parfois, il y a de la résistance intergouvernementale, mais je pense que l'Europe reconnaît aujourd'hui que nous avons besoin d'une gouvernance européenne plus forte, capable de relever les défis de la mondialisation », a déclaré M. Barroso.

M. Delors a expliqué qu'il y avait « dans le passé des leçons pour l'avenir » et il a affirmé soutenir M. Barroso dans sa démarche de favoriser l'approche communautaire face aux approches intergouvernementales.

Au printemps dernier, la Commission s'est montrée ferme vis-à-vis de la France, de l'Italie et d'autres pays qui tentaient de résoudre leurs problèmes d'immigration en dehors du cadre communautaire, voire de porter atteinte à l'espace Schengen de libre circulation. Plus récemment, l'exécutif européen a plaidé en faveur du rôle des institutions de l'UE dans le pacte budgétaire intergouvernemental. Les discussions sur le prochain budget à long terme de l'UE ont également démontré une tendance à l'égoïsme national, négligeant la valeur ajoutée des politiques communautaires.

« Je voudrais également faire part de mon appui total à la Commission, comme personne et comme institution, à un moment où on s'éloigne et la méthode communautaire.  Mais là aussi, il faut regarder le passé. Chaque fois que la communauté ou l'Union se sont écartées de la méthode communautaire, il en a résulté de l'immobilisme, des disputes entre les Etats et aucune avancée notable », a déclaré M. Delors.

Toutefois, une récente étude réalisée par le groupe de réflexion qu'il a fondé, Notre Europe, critique quelque peu le rôle de la Commission, et ce malgré les modifications du traité. Selon ce rapport, l'exécutif européen s'est montré timide en matière d'initiatives législatives en prenant en compte les positions des colégislateurs et en tentant d'éviter les conflits. Dans cette étude, le groupe de réflexion fustige également la Commission pour son manque de « propositions innovantes ».

L'ancien président de la Commission a déploré le « manque d'esprit de coopération », surtout au sein du Conseil de l'Union européenne qui représente les gouvernements des Etats membres.

Dimension sociale

Les journalistes ont demandé à M. Delors de s'exprimer sur la dimension sociale de l'action de l'exécutif européen qui, selon eux, est moins présente dans l'actuelle Commission présidée par M. Barroso.

M. Barroso a répondu en premier, affirmant qu'il existait en effet une « urgence sociale » en Europe, mais que les Etats membres avaient rejeté ses propositions pour des programmes de solidarité, comme le programme d'aide alimentaire pour les plus démunis de l'UE. Ce système, lancé en 1987 sur l'initiative de M. Delors, a été bloqué par l'Allemagne et la Suède, qui ont attaqué l'exécutif européen devant la Cour européenne de justice.

« Certains gouvernements disent que l'Europe, ce n'est pas le social.  Je tiens à exprimer ma position là-dessus, je ne suis pas d'accord, d'ailleurs, nous venons de célébrer l'anniversaire de la charte sociale européenne et la Commission européenne reste attachée à ces valeurs sociales », a déclaré M. Barroso.

Pour sa part, M. Delors a affirmé qu'il fallait redresser la situation financière des pays de l'UE tout en maintenant une croissance économique et en préservant l'environnement, « car il ne faut pas oublier que nous devons aussi sauver notre mère la Terre ».

« C'est une question très difficile et les gouvernements auraient intérêt à coopérer entre eux et à écouter davantage la Commission sur ces questions », a-t-il affirmé.

Interrogé sur la tendance actuelle à l'austérité, M. Delors a répondu : « J'ai été le premier à parler d'austérité quand j'ai été ministre des finances. Quand c'est nécessaire, j'en parle. Et j'étais autant populaire. Vous voyez, c'est curieux. »