Le rapport de Mario Draghi divise le gouvernement allemand et fait face au rejet des Pays-Bas

L’appel de Mario Draghi pour que l’Union européenne continue de contracter des dettes communes afin de financer des investissements clés a creusé le fossé au sein du gouvernement de coalition allemand, déjà fracturé, et a reçu de fortes critiques de la part des Pays-Bas.

Euractiv.com
Scholz Gives Government Declaration Ahead Of European Council Summit
Le ministre des Finances Christian Lindner (G) et le ministre de l'Économie et de l'Action climatique Robert Habeck écoutent le chancelier allemand Olaf Scholz faire une déclaration de politique gouvernementale au Bundestag avant un sommet du Conseil européen, le 20 mars 2024 à Berlin, en Allemagne. [(Photo by Sean Gallup/Getty Images)]

L’appel de Mario Draghi pour que l’Union européenne (UE) continue de contracter des dettes communes afin de financer des investissements clés a creusé le fossé au sein du gouvernement de coalition allemand, déjà fracturé, et a reçu de fortes critiques de la part des Pays-Bas.

Mario Draghi, ancien directeur de la Banque centrale européenne (BCE), a noté dans son rapport très attendu sur l’avenir de la compétitivité de l’Union publié lundi 9 septembre que « si les conditions politiques et institutionnelles » sont réunies, l’Europe devrait continuer à « construire sur le modèle » de son plan de relance post-pandémie de 806,9 milliards d’euros.

Ce programme, baptisé NextGenerationEU, offre aux États membres des subventions et des prêts pour réaliser des investissements essentiels en échange de réformes ciblées, financées par une dette souscrite conjointement par les Vingt-Sept.

Mais les États membres historiquement « frugaux », comme les Pays-Bas et l’Allemagne, sont farouchement opposés au renouvellement du programme NextGenerationEU au-delà de son expiration prévue en août 2026.

« Les emprunts communs de l’UE ne résoudront pas les problèmes structurels : les entreprises ne manquent pas de subventions », a écrit lundi sur X le ministre allemand des Finances, Christian Lindner, chef de file du parti libéral pro-entreprise FDP. « Elles [les entreprises] sont entravées par la bureaucratie et une économie planifiée. Et elles ont du mal à accéder aux capitaux privés. Nous devons y travailler. »

L’analyse du ministre des Finances contraste fortement avec celle du vice-chancelier et ministre de l’Économie Robert Habeck (Verts), qui décrit le rapport de Mario Draghi comme « un appel à l’action pour la nouvelle Commission européenne et l’UE dans son ensemble ».

« Je suis heureux d’apporter mon soutien [aux propositions du rapport]. L’innovation, de meilleures conditions-cadres et la mobilisation des investissements publics et privés sont à l’ordre du jour », a déclaré le ministre écologiste dans un communiqué.

Les opinions très divergentes des ministres s’inscrivent dans un contexte de conflits budgétaires prolongés entre les membres de la coalition gouvernementale fédérale allemande (SPD, FDP, Verts), dirigée par le chancelier social-démocrate Olaf Scholz.

Christian Lindner, fervent partisan de la rigueur budgétaire, s’est à plusieurs reprises prononcé en faveur de coupes sévères dans les dépenses publiques afin de respecter la règle du frein à l’endettement imposé par la Constitution allemande, ce à quoi s’opposent les Verts et le SPD.

Ce dernier différend fait aussi suite aux résultats désastreux des trois partis de la coalition lors des récentes élections régionales dans l’est de l’Allemagne, qui ont vu une augmentation historique du soutien aux partis populistes d’extrême droite et de gauche.

« Plus d’argent n’est pas toujours la solution »

Le rapport de l’ancien président de la BCE a reçu une réaction négative plus uniforme de la part des membres du gouvernement de coalition quadripartite des Pays-Bas, qui inclut l’extrême droite (PVV, VVD, NSC, BBB).

« Plus d’argent n’est pas toujours la solution », a commenté le ministre néerlandais des Finances, Eelco Heinen, un fervent partisan de la rigueur budgétaire et membre du parti conservateur Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD), rapporte l’agence de presse néerlandaise ANP.

Le ministre des Affaires économiques Dirk Beljaarts, du Parti pour la liberté (PVV) d’extrême droite mené par Geert Wilders, partage lui aussi ce point de vue.

« Les investissements publics supplémentaires ne sont pas une fin en soi », a-t-il affirmé. « Ils ne sont nécessaires qu’en cas de concurrence déloyale ou de défaillance du marché. »

Certains diplomates européens ont également critiqué l’appel de Mario Draghi en faveur d’une augmentation substantielle des investissements au niveau de l’UE.

« La discussion sur les investissements supplémentaires de l’UE fait partie du prochain cadre financier pluriannuel », explique un diplomate de l’UE à Euractiv, faisant référence au budget de l’Union. Le cadre septennal actuel, d’une valeur de 1,2 trillion d’euros, devrait expirer en 2027.

L’Espagne et la France soutiennent les propositions du rapport

Les propositions de Mario Draghi ont toutefois reçu le soutien d’États membres importants.

Bernard Guetta, eurodéputé du parti centriste Renaissance du président français Emmanuel Macron (Renew Europe), a salué l’« approche française » du rapport.

« L’UE parle français politiquement. Elle a renoncé à des tabous sur la défense commune, politiques industrielles, même sur l’emprunt », a-t-il affirmé.

« Il est absolument nécessaire d’appeler les Etats membres, le Parlement européen et la Commission à enfin pleinement accepter l’idée de politiques industrielles et investissements communs », a-t-il réagi auprès d’Euractiv.

L’eurodéputé français a également exhorté les États membres tels que l’Allemagne et les Pays-Bas à « ouvrir les yeux et sortir de l’idéologie » sur les emprunts communs.

Il a toutefois reconnu que la France, qui a été formellement réprimandée par la Commission européenne pour ses niveaux élevés de dépenses publiques plus tôt cette année, n’est pas le pays le mieux placé pour faire passer ce message et convaincre les autres États membres.

« Il est vrai que la France n’est pas l’État membre le plus crédible pour parler d’un financement commun de l’UE, étant donné que ses propres finances publiques sont dans le rouge », admet-il.

Le soutien de Bernard Guetta aux propositions clés de l’ancien président de la BCE a été repris par le ministre espagnol des Finances Carlos Cuerpo, dont le pays est l’un des principaux bénéficiaires du financement de NextGenerationEU.

« Comme Mario Draghi, nous pensons qu’une partie du financement requis proviendra nécessairement de l’UE. Nous partageons le besoin urgent de travailler à un programme permanent de dette commune de l’UE », a-t-il confié au Financial Times.

Théo Bourgery-Gonse et Nick Alipour ont contribué à la rédaction de cet article.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]