Les agriculteurs espagnols dénoncent l’utilisation d’amandes américaines dans le traditionnel « touron »
Les producteurs d’amandes espagnols reprochent aux fabricants de tourons (turrón), confiserie hivernale emblématique de l’Espagne, d’utiliser des noix importées de Californie plutôt que des produits locaux pour fabriquer.
Le mécontentement des producteurs d’amandes espagnols est devenu une tradition des fêtes de fin d’année. Ces derniers reprochent aux fabricants de tourons (turrón) d’utiliser des noix importées de Californie plutôt que des produits locaux pour fabriquer cette confiserie hivernale emblématique de l’Espagne.
Le touron se décline en deux variétés principales : la variété dure d’Alicante et la variété tendre de Jijona. Toutes deux sont des produits que l’on retrouve dans de nombreux foyers espagnols pendant la période de Noël.
En 2024, les ventes de tourons ont augmenté de 11 %, atteignant 276 millions d’euros, en faisant indéniablement un produit de grande consommation.
Protégées par la législation européenne en tant qu’indications géographiques protégées (IGP), ces confiseries portent un label qui les associe à un territoire spécifique et à un savoir-faire artisanal unique.
À Alicante, bien que le touron soit fabriqué dans la région, les syndicats agricoles locaux reprochent depuis longtemps à l’industrie de s’approvisionner en amandes et en miel (ses principaux ingrédients) à l’étranger — principalement aux États-Unis, le plus grand producteur d’amandes au monde.
En réalité, cette pratique n’enfreint pas les règles de l’UE en matière d’IGP. Contrairement aux exigences plus strictes régissant les appellations d’origine protégées (AOP), le cahier des charges de l’IGP prévoit uniquement que le produit doit être fabriqué dans la région désignée, sans exiger que les matières premières proviennent également de cette région.
Or, pour Juan Antonio Navarro, secrétaire de l’Association espagnole des producteurs d’amandes (AEPAEC) et producteur d’amandes biologiques, cette souplesse induit les consommateurs en erreur. « Vous pensez acheter un produit local, mais vous consommez en fait des amandes américaines », a-t-il confié à Euractiv. « On a l’impression de tromper le consommateur. »
Des règles de plus en plus souples
L’Espagne est le deuxième producteur mondial d’amandes, une grande partie de la production étant concentrée à Valence et Alicante — des régions célèbres pour le touron. Selon Juan Antonio Navarro, les amandes espagnoles ont une teneur supérieure en huile et en sucre, ce qui leur confère une saveur plus riche qui rehausse la qualité du produit final.
Toutefois, ces dernières années, le consortium qui régit l’IGP a supprimé toutes les exigences relatives aux amandes locales, ouvrant ainsi la porte à davantage d’importations, notamment américaines.
Le secrétaire de l’AEPAEC y a vu une mesure de réduction des coûts visant à accroître les recettes des entreprises. Et la culture à grande échelle des amandes en Californie garantit un approvisionnement régulier à des prix plus bas, ce qui en fait une option attrayante pour les fabricants de tourons.
L’origine du miel, autre ingrédient clé de cette confiserie, n’est pas divulguée par de nombreuses marques de touron. Carles Peris, secrétaire général du syndicat agricole valencien La Unió, a déclaré à Euractiv que cette absence d’étiquetage de l’origine indique que le miel pourrait provenir d’Ukraine, d’Argentine ou encore de Chine.
Pour Carles Peris, la solution est simple : si toutes les amandes ne peuvent pas être valenciennes, l’emballage du touron devrait clairement indiquer l’origine et les pourcentages de chaque ingrédient. Le même principe doit s’appliquer au miel.
« Les petits producteurs veillent à identifier l’origine de leurs ingrédients, tandis que les grands acteurs industriels bénéficiant de la certification IGP disposent d’une plus grande marge de manœuvre », explique le secrétaire général de La Unió.
Lueur d’espoir pour le secteur ?
Afin de rétablir les liens entre les producteurs certifiés IGP et les agriculteurs locaux, les producteurs d’amandes ont signé en novembre un accord avec le consortium IGP. Celui-ci vise à promouvoir les contrats d’approvisionnement avec les producteurs d’amandes espagnols et d’améliorer la transparence de l’étiquetage des ingrédients.
Cet accord intervient dans un contexte de chute des prix des amandes en Espagne, principalement due à une sécheresse observée dans des régions comme Castellón et Valence. Les amandes biologiques, qui représentent 30 % des amandes cultivées en Espagne, ont également vu leur prix baisser.
Selon le texte — consulté par Euractiv —, les agriculteurs se sont engagés à proposer des contrats stables avec des calendriers de livraison clairs. De son côté, le consortium s’est engagé à choisir « de préférence » des amandes espagnoles, à condition qu’elles répondent aux « normes de qualité requises ».
L’accord prévoit également des recommandations adressées aux fabricants pour prioriser les droits des consommateurs, notamment en indiquant clairement l’origine des amandes sur les étiquettes. Enfin, un rapport sur l’utilisation des amandes espagnoles sera publié en juin 2025 afin d’évaluer l’impact de ces engagements sur la saison en cours.
« C’est mieux que rien », a affirmé Juan Antonio Navarro. « Sinon, nous sommes complètement à la merci de l’industrie. »
Toutefois, l’accord ne contient pas d’engagements contraignants pour les fabricants de tourons, une lacune vivement critiquée par La Unió. « Loin d’être une solution, cet accord ne garantit ni les prix ni les volumes minimaux d’approvisionnement en amandes locales », a fustigé le syndicat dans un communiqué de presse.
Carles Peris a également fait remarquer que, lors des négociations, les fabricants certifiés IGP ont refusé de payer plus que le coût de production des amandes, une position qui, selon lui, enfreint la loi espagnole sur la chaîne alimentaire.
Pour Noël, il a exhorté les consommateurs à vérifier les étiquettes et à se concentrer sur l’origine des ingrédients plutôt que de se fier uniquement au statut protégé du produit.
« Les industries exploitent un label qui implique la proximité pour vendre plus de touron », a-t-il déclaré, « mais elles ne s’engagent pas à utiliser des matières premières d’origine locale ».
Euractiv a contacté le consortium IGP Jijona et Turrón d’Alicante pour obtenir des commentaires, mais n’a pas reçu de réponse au moment de la publication de cet article.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]