Les Allemands s’inquiètent de l’arrivée de l’extrême droite dans la politique municipale
Selon les experts, le parti d’extrême droite AfD, en pleine ascension, pourrait utiliser la politique municipale pour amplifier la portée de son message et attirer l’attention, alors qu’il gagne du terrain dans les communautés de l’Allemagne de l’Est.
Selon les experts, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), en pleine ascension, pourrait utiliser la politique municipale pour amplifier la portée de son message et attirer l’attention, alors qu’il gagne du terrain dans les communautés de l’Allemagne de l’Est.
En juin et juillet, la victoire de deux responsables politiques de l’AfD lors d’élections locales dans l’est a provoqué une onde de choc dans le pays, car c’était la première fois que des candidats de ce parti parvenaient à atteindre des postes de direction. Tous deux doivent prêter serment mercredi (23 août).
Bien que leur pouvoir effectif soit limité, certains craignent que le parti n’exploite l’attention liée à ces fonctions.
« Les responsabilités dans la politique municipale offrent une opportunité au parti de mettre l’accent sur certaines positions, il est donc possible que les titulaires de mandats de l’AfD utilisent [cette] attention pour défendre efficacement leurs idées en public, avec le soutien de la direction du parti », a confié Norbert Kersting, politologue à l’Université de Münster, à EURACTIV.
L’AfD affiche actuellement des résultats records dans les sondages et a dépassé le Parti social-démocrate (SPD) au pouvoir en tant que deuxième parti le plus populaire.
Il est particulièrement bien implanté en Allemagne de l’Est : les sondages les plus récents pour les élections régionales de 2024 en Thuringe et en Saxe, deux Länder de l’est, placent le parti en tête. Des victoires de l’extrême droite dans ces régions, ainsi qu’aux élections européennes de l’année prochaine, ne sont désormais plus inconcevables.
En comparaison, les victoires de l’AfD aux élections municipales de Raguhn-Jessnitz, en Saxe-Anhalt, et de Sonneberg, en Thuringe, ne s’accompagnent que d’un faible pouvoir réel.
« Il n’y a pas de risque que certaines politiques soient simplement imposées, car les chefs de district et les maires doivent travailler en étroite collaboration avec les conseils locaux et organiser des majorités », a expliqué M. Kersting.
L’histoire se répète-t-elle ?
La politique locale peut être un outil pour mobiliser le soutien car elle offre une visibilité, a affirmé M. Kersting. Il a cité des sujets tels que l’immigration, où les municipalités jouent un rôle important car elles sont responsables de l’organisation de l’hébergement et de l’intégration des réfugiés.
Les parallèles historiques ne manquent pas : la Thuringe a été le premier Land où le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), le parti d’Adolf Hitler, est parvenu à entrer dans le gouvernement en 1930 en tant que partenaire junior d’une coalition régionale, ce qui a rapidement été suivi par la prise de pouvoir au niveau national en 1933.
« La Thuringe était l’un des premiers bastions du NSDAP […] et a constitué une sorte de test du pouvoir pour les National-Socialistes dans les années 1930 », a expliqué à EURACTIV Steffen Raßloff, un historien régional et chercheur associé du groupe de réflexion Société pour la recherche sur l’histoire démocratique.
Aujourd’hui encore, le message de l’extrême droite fonctionne particulièrement bien dans les zones rurales de l’Allemagne de l’Est, en partie en raison d’un manque de familiarité avec l’immigration après une longue période d’isolement sous la dictature communiste ainsi que des attentes déçues suite à la réunification de l’Allemagne, a soutenu M. Raßloff.
En conséquence, les victoires de l’AfD ont provoqué une onde de choc dans la sphère politique et la société civile.
Omid Nouripour, codirigeant des Verts, a parlé d’un « jour noir pour la démocratie » après l’élection de Sonneberg, tandis que le Conseil central des Juifs d’Allemagne a appelé « toutes les forces politiques démocratiques » à agir contre la « rupture du barrage ».
M. Raßloff s’est toutefois gardé de pousser trop loin les parallèles historiques, soulignant les différences majeures en matière de culture politique.
Prudence
Entre-temps, les dirigeants de l’AfD ont reconnu la valeur symbolique de leur succès.
« Ce n’est que le début », a posté Tino Chrupalla, codirigeant de l’AfD, sur le réseau social X (anciennement Twitter), après le second tour à Sonneberg. Le nouvel élu, Robert Sesselmann, a déjà commencé à faire campagne en vue des élections régionales qui se tiendront en Hesse au mois d’octobre.
Les victoires de l’AfD ont fait grincer des dents au niveau national. Dans un récent entretien, Friedrich Merz, chef de file de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de centre droit, le plus grand parti d’opposition, a fait une déclaration ambiguë sur la collaboration avec l’AfD au niveau local.
« Il faudra trouver des moyens de façonner ensemble les régions, les villes et les districts », a-t-il suggéré, évoquant la possibilité d’une collaboration locale l’AfD. Cela a nui à la popularité de M. Merz, car la collaboration avec l’extrême droite reste un tabou en Allemagne.
MM. Kersting et Raßloff ont tous deux prévenu que cette position devrait être maintenue en tant que stratégie pour faire face à l’extrême droite.
« [La collaboration] ne serait probablement pas la bonne voie », a déclaré M. Kersting à propos de la CDU, avertissant que cela coûterait probablement des voix au parti et ne ferait que stimuler l’AfD.
« La démocratie dans la République de Weimar a été sapée parce que les principaux partis ont permis qu’elle soit détournée en collaborant avec le NSDAP. Il est important que les partis civiques restent prudents quant à leurs partenaires », a déclaré M. Raßloff.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]