Les Finlandais, nouveaux frondeurs en Europe
Cet État nordique s’est sorti seul d’un crise bancaire dans les années 1990. Jusqu’à présent, il a accepté sans broncher toute forme d’intégration de l’UE. Mais la nouvelle génération au pouvoir refuse de mettre la main à la poche sans conditions.
Cet État nordique s’est sorti seul d’un crise bancaire dans les années 1990. Jusqu’à présent, il a accepté sans broncher toute forme d’intégration de l’UE. Mais la nouvelle génération au pouvoir refuse de mettre la main à la poche sans conditions.
Le thermomètre atteint à peine les 10° à Helsinki, en ce début du mois d’octobre. Les -30°, que la ville connaît parfois au cœur de l’hiver, sont encore loin. Mais, dans le centre, pas de sac de couchage ou de personnes en demande de quelques euros.
Pas un papier ne traîne non plus, dans cette capitale nordique de bord de mer, que l’on peut traverser en vélo grâce à de larges pistes cyclables créées à la place d’anciens rails.
Le calme d’Helsinki contraste avec les images des manifestations en Grèce et en Espagne ces dernières semaines. Mais également avec le refus assumé du gouvernement finlandais d’ouvrir à nouveau son porte-monnaie pour aider les pays du Sud de l’Europe touchés par la crise.
Depuis plus d’un an, alors que la zone euro connaît de violentes bourrasques, la voix de la Finlande se fait entendre, de plus en plus fort. La nouvelle classe politique, jeune, n’est pas dans la logique de ses aînés.
Entré dans l’Union européenne en 1995 et dans l’euro en 2002, le pays avait une seule idée en tête : échapper définitivement à l’emprise de son voisin russe. Jusqu’à présent, ce territoire de près de 5,5 millions d’habitants s’était donc fait plutôt discret et avait accepté toute forme d’intégration européenne.
Mais, depuis la décision d’octroyer un deuxième plan d’aide à la Grèce en octobre 2011, la Finlande ne veut plus ouvrir son portefeuille sans contreparties pour aider les Européens mauvais gestionnaires.
« L’opinion des élites a changé avec la crise. Je le vois au Danemark mais aussi en Finlande, tout le monde n’est plus systématiquement pro européen », observe le directeur des études européennes de l’université d’Helsinki Juhana Aunesluoma*.
Malentendus
A l’issue du sommet européen du mois de juin, les Espagnols et les Italiens ont pensé avoir obtenu un peu de répit sur les marchés. Les dirigeants de l’UE ont laissé la porte ouverte à une recapitalisation directe des banques par le mécanisme européen de stabilité (MES), tout en posant comme condition préalable la mise en place de la supervision bancaire par la BCE.
Un soulagement pour Madrid, qui a envisagé que les fonds prêtés aux banques ne viendraient pas alourdir ses déficits publics.
Chacun aurait-il, encore une fois, compris ce qu’il voulait entendre ? Difficile de démêler le vrai du faux. Mais, à la fin du mois de septembre, la Finlande, l’Allemagne et les Pays-Bas ont fait savoir explicitement qu’il était hors de question de tirer un trait, sans conditions, sur les erreurs passées des banques espagnoles ou irlandaises.
« Il y a toujours des malentendus dans les conseils européens. Les conclusions sont toujours un peu ouvertes à l’interprétation. Mais, de temps en temps, j’aimerais bien que les hommes politiques soient un peu plus discrets », explique le ministre des Affaires européennes finlandais Alexander Stubb.
Photo : Alexander Stubb, ministre des Affaires européennes
« Je n’aime pas l’idée de construire un nouveau mur de Berlin, entre le Nord et le Sud de l’Europe. Mais une certaine conditionnalité est nécessaire pour l’aide », ajoute-t-il. Avant de concéder que les pays de l’UE sont « liés » et que les Finlandais ne souhaitent pas « diviser » l’Europe.
Pour ces Nordiques luthériens, la maîtrise des dépenses publiques et le respect des règles fixées par l’UE sont la clé de voûte de la sortie de crise. « On ne peut pas avoir une croissance fondée sur la dette, estime le ministre. Tout le monde pense à Keynes quand ça va mal mais pas quand l’économie va bien. »
Des propositions qui vont à rebrousse poil de la vision défendue par l’économiste britannique : faire des réserves quand tout va bien, pour relancer l’économie par la dépense publique en cas de coup dur.
Refus de payer l’addition
« Nous voulons sauver l’euro, mais nous ne voulons pas payer l’addition de l’Espagne », résume l’historien Juhana Aunesluoma.
La rhétorique est la même pour tous les pays en difficulté. « Nous avons l’impression que l’argent que nous prêtons ne servira pas à protéger les citoyens grecs mais les banques françaises et allemandes qui ont beaucoup prêté à ce pays », observe l’économiste à l’université Aalto Sixten Korkman.
Commentaire vidéo de Sixten Korkman
Selon le gouvernement finlandais deux questions doivent être réglées dans les mois qui viennent : Faut-il utiliser le mécanisme européen de stabilité pour recapitaliser les banques? Et, le fonds de sauvetage permanent peut-il être actionné pour racheter de la dette sur le marché secondaire?
« Mais le problème le plus important est l’effet de levier. Pour augmenter la taille du MES, il ne faut pas une augmentation du capital réel des États membres mais de l’investissement du secteur privé », explique Alexander Stubb.
D’accord avec les Allemands sur l’utilisation du MES, les Finlandais divergent sur l’Union bancaire. Berlin refuse de voir la Banque centrale européenne, future superviseur, venir mettre son nez dans les bilans de ses établissements financiers régionaux.
Mais, selon Helsinki, toutes les banques doivent entrer dans le champ de supervision de la BCE, même si le pays refuse la création d’une garantie des dépôts.
Nouvelle idée à la mode, le budget spécifique à la zone euro laisse également les Finlandais perplexes. « Il y a une volonté de créer un noyau dur plus fort, explique Alexander Stubb. Mais je m’interroge : Pourquoi les Britanniques aiment-il ce projet? Pour baisser le budget de l’UE? Pourquoi les Allemands y sont-ils favorables? Pour éviter les eurobonds? Et pourquoi les Français veulent-ils ce budget?…Je ne le sais pas. »
Quant à la taxe sur les transactions financières, Helsinki refusera d’y participer si la Suède ne s’y rallie pas. Hors de question de donner un avantage compétitif à ce voisin dont l’économie est si proche.
Egoïsme?
A ceux qui s’interrogent sur leur égoïsme supposé, les Finlandais répondent par l’expérience de l’histoire.
Dans les années 1980, le pays a connu une libéralisation non contrôlée du crédit bancaire, entraînant une chute du PIB jusqu’à -6% et un taux de chômage proche de 17%.
Le fait que la zone euro traverse une crise systémique n’entame pas leur argument. Les Finlandais s’en sont sortis seuls et estiment que les Européens, coupables de ne pas avoir respecté les règles, doivent pouvoir faire pareil.
Ecoutez le témoignage d’André Noël Chaker, auteur d’un ouvrage sur le miracle finlandais
« Les gens sont fâchés, un peu frustrés de la situation. Pour eux, il est difficile de comprendre comment certains pays ont pu être acceptés dans la zone euro avec des finances publiques si chaotiques », ajoute Penna Urrila, économiste à la fédération des industries finlandaises.
A en croire les sondages d’opinion, la population est cependant pro-européenne à plus de 60%. Mais les populistes du Parti des Vrais finlandais, anti-européens, atteignent presque 20% dans les sondages et gênent le gouvernement.
Jeu trouble du gouvernement
Au point que les sociaux-démocrates, membres de la coalition conservatrice et soucieux de récupérer une partie de cet éléctoral, jouent parfois un jeu trouble.
Au beau milieu de l’été, le ministre des Affaires étrangères Erkki Tuomioja, social-démocrate, a laissé entendre à la presse britannique que son gouvernement avait un plan pour faire face à un éventuel éclatement de la zone euro. L’aile conservatrice du gouvernement a cependant aussitôt démenti ces propos, par la voix d’Alexander Stubb.
La montée du populisme et la rudesse du discours gouvernemental peut ternir l’image de ce pays aux yeux des États du Sud. Figure politique nationale, connu comme le loup blanc en Europe, l’actuel gouverneur de la Banque centrale et ancien commissaire Erki Liikanen en est conscient et met subtilement en garde la population. « Chacun doit faire sa part, même si il faut travailler ensemble », explique-t-il.
En 2008 et 2009, le PIB de l’État a dégringolé à -6%, à cause de la crise financière mondiale. Même si le FMI prévoit une croissance faible de 0,2% en 2012, le pays a rebondi.
Ses déficits sont dans les clous du pacte de stabilité et de croissance et il ne subit pas vraiment la crise de la zone euro.
Mais, les Finlandais sont pragmatiques. Ils pourraient accepter d’aider les pays du Sud, si l’économie de leur voisin allemand, vers lequel ils exportent 10% de leurs produits, venait à chanceler.
* Les témoignages de ce reportage ont été recueillis par la rédaction d’EURACTIV.fr, invitée par l’ONG Finnfacts à Helsinki, pour un voyage de presse. Cette organisation est financée par la fédération des industries finlandaises.

