Les pêcheurs de l'UE mènent une nouvelle bataille commerciale, cette fois contre le thon thaïlandais
Alors que Bruxelles et Bangkok poursuivent leurs négociations en vue d'un accord de libre-échange, les pêcheurs de l'UE redoutent que le thon thaïlandais ne menace leur industrie.
Bruxelles et Bangkok poursuivent leurs négociations en vue d’un accord de libre-échange, mais certains détails restent à éclaircir.
Les négociations de l’Union européenne avec la délégation thaïlandaise s’inscrivent dans le cadre d’un nouvel effort de Bruxelles pour conclure des accords commerciaux avec l’Asie-Pacifique et ainsi amoindrir les effets des tensions commerciales avec Washington. Les dernières discussions avec la Thaïlande — lancées en septembre 2023 — connaissent un septième cycle à Bruxelles cette semaine et un accord final devrait être conclu en 2026.
Toutefois, à l’instar des agriculteurs qui craignaient que le bœuf argentin n’envahisse les rayons des supermarchés dans le cadre du Mercosur conclu entre l’UE et les pays d’Amérique latine, les pêcheurs de l’UE redoutent aujourd’hui que le thon thaïlandais ne submerge les marchés de l’Union.
Pour l’industrie européenne du thon, l’enjeu est de taille. La Thaïlande, superpuissance halieutique, est le premier exportateur mondial de thon en conserve, et toute concession tarifaire pourrait entraîner une forte hausse des importations.
« Pour l’instant, les importations [de thon thaïlandais] sont faibles, environ 40 000 tonnes par an », a déclaré Anne-France Mattlet, directrice du groupe thon d’Europêche, qui représente le secteur de l’UE. Le seul obstacle, a-t-elle souligné, est le droit d’entrée actuel de 24 %. « Si les droits de douane disparaissaient, la situation serait tout à fait différente. »
Le thon est le poisson le plus consommé dans l’UE, avec une consommation moyenne approximative de 2,86 kilos par personne et par an — soit environ une demi-boîte de conserve par semaine et par personne — selon une étude réalisée en 2023.
« La Thaïlande produit 450 000 tonnes de thon par an, le potentiel d’exportation vers le marché européen est donc très important », a ajouté Anne-France Mattlet.
Malgré les droits de douane, la Thaïlande reste l’un des principaux fournisseurs de thon en conserve de l’UE, selon le Market Advisory Council, un organisme qui conseille la Commission européenne en matière de pêche.
Préoccupations en matière de droits de l’homme
Le débat ne porte pas uniquement sur les droits de douane. Le secteur de la pêche thaïlandais est également confronté à des problèmes d’environnement et de travail.
Au cours de la dernière décennie, les navires de pêche thaïlandais ont tristement fait parler d’eux pour les violations des droits de l’homme qu’ils commettent, notamment à l’encontre des migrants des pays voisins, mais aussi pour leurs pratiques de pêche illégales, a déclaré Max Schmid, directeur adjoint de l’ONG Environmental Justice Foundation (EJF).
Après que l’UE a adressé un « carton jaune» à la Thaïlande en 2015 – un avertissement formel de Bruxelles concernant la pêche illégale – Bangkok s’est engagé dans des réformes qui ont conduit à des progrès significatifs. Mais l’EJF prévient que les récents changements politiques ont conduit à des reculs. Pour Max Schmid, un chapitre solide sur le commerce et le développement durable qui lie ces mesures au commerce dans le cadre de l’accord de libre-échange UE-Thaïlande est donc « essentiel ».
« Nous espérons vraiment que l’UE maintiendra ce chapitre dans l’accord qui sera finalisé, quel qu’il soit, ce qui permettrait d’examiner minutieusement d’autres points », a-t-il poursuivi.
La Thaïlande est également un centre de transformation important, qui s’approvisionne en thon et en fruits de mer auprès de flottes que Max Schmid qualifie de « problématiques », telles que celles qui sont enregistrées sous pavillon chinois, avec des rapports faisant état de niveaux élevés d’abus physiques et verbaux pouvant constituer du travail forcé, parmi d’autres pratiques illégales.
« Je pense qu’il existe un consensus entre les ONG et l’industrie sur le fait que les importations [thaïlandaises] doivent être contrôlées correctement par les États membres », a indiqué Max Schmid, ajoutant que « le poisson et les fruits de mer capturés illégalement ne devraient en aucun cas être autorisés à entrer dans l’UE ».
À qui cela nuirait-il ?
L’Espagne représente la majeure partie des captures de thon de l’Union européenne — plus de 90 % de la bonite à ventre rayé, l’espèce la plus pêchée — et abrite la plus grande industrie de transformation de l’UE, qui emploie plus de 25 000 personnes, en particulier dans la région de Galice.
Les dirigeants régionaux ont rapidement exigé que le thon soit exclu des discussions lors de la reprise des négociations en avril dernier. Des hommes politiques espagnols ont également fait part de leurs inquiétudes au Parlement européen.
« Des concessions potentielles dans le cadre de l’accord commercial seraient très problématiques pour l’industrie européenne de la conserve », a expliqué à Euractiv l’eurodéputé galicien José Millán Mon du Parti populaire européen (PPE).
« Le secteur est à forte intensité de main d’œuvre, en particulier pour l’emploi des femmes, et il est essentiel pour l’économie de nombreuses communautés côtières », a abondé José Millán Mon.
« La Commission est parfaitement consciente de notre position », a-t-il ajouté, notant que le PPE espagnol a demandé à plusieurs reprises que le thon en conserve soit exclu de l’accord.
Interrogée par Euractiv, la Commission a refusé de divulguer l’état d’avancement des négociations sur l’accès au marché du thon.
Europêche insiste également sur des règles d’étiquetage plus strictes pour les produits de la pêche afin de donner un avantage concurrentiel aux pêcheurs européens qui respectent des normes environnementales et sociales plus strictes. Les règles actuelles de l’UE pour le poisson transformé sont « presque inexistantes », a déclaré Anne-France Mattlet.
« Lorsque vous achetez une boîte de thon dans un supermarché, vous ne connaissez même pas le pavillon du navire qui l’a pêché », a-t-elle déploré. Même la précision de l’espèce n’est pas obligatoire. L’indication « thon » peut largement suffire.
« Cela laisse les consommateurs dans l’ignorance », a ajouté Anne-France Mattlet. « Ils ont le droit de savoir si le pavillon du navire est lié à un risque de travail forcé ou de pêche illégale. »
Maria Simon Arboleas a contribué au reportage