Les prochaines batailles qui opposeront Bruxelles et Budapest

Alors que les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’UE se réunissent de manière informelle à Bruxelles — et non à Budapest — ce jeudi 29 août, les tensions avec la Hongrie devraient monter d’un cran.

Euractiv.com
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En organisant une série de missions de paix autoproclamées en Ukraine avant l’été, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán s’est érigé en intermédiaire capable de résoudre certains problèmes avec la Russie, la Chine ou d’autres acteurs cherchant à influencer la politique européenne. [[Photo illustration by Esther Snippe for Euractiv. Photo credit: EPA / Getty Images / Shutterstock]]

Alors que les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’Union européenne (UE) se réunissent de manière informelle à Bruxelles — et non à Budapest comme prévu initialement — ce jeudi 29 août, les tensions avec la Hongrie devraient monter d’un cran.

Début juillet, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán s’est lancé dans ce qu’il a qualifié de « mission de paix » pour l’Ukraine en rencontrant le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Kiev. Quelques jours plus tard, il a rendu visite à Vladimir Poutine en Russie.

Dans le cadre de cette mission diplomatique, qui coïncidait avec le début de la présidence hongroise du Conseil de l’UE, il a également rencontré Xi Jinping en Chine et Donald Trump en Floride.

En organisant cette mission de paix autoproclamée, Viktor Orbán s’est présenté comme un intermédiaire capable de résoudre certains problèmes auprès de Moscou, Pékin ou d’autres acteurs qui cherchent à influencer la politique européenne.

Cette démarche unilatérale a suscité l’ire de l’UE et ses États membres, aboutissant à la décision de reléguer au second plan et de déplacer la réunion des ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’Union de ce jeudi de Budapest à Bruxelles.

Au cours des prochains mois, d’autres réunions informelles organisées sous la présidence hongroise du Conseil pourraient être snobées, des fonctionnaires de rang inférieur pouvant être envoyés pour remplacer les ministres.

Provocations

La présidence hongroise du Conseil de l’UE s’est transformée en « diplomatie du troll », estime Péter Krekó, directeur de l’institut de recherche et de conseils politiques Political Capital.

Selon lui, Viktor Orbán « veut simplement provoquer davantage de colère de la part des dirigeants de l’UE ». Et « nous voyons clairement que le comportement de l’UE envers la Hongrie est en train de changer », ajoute-t-il.

Interrogé par Euractiv sur ce qu’il pensait de la réponse européenne à la mission de paix hongroise, Balázs Orbán, directeur politique de Viktor Orbán (sans lien de parenté), qualifie les boycotts de la part des représentants européens de « puérils et absurdes », ajoutant que Budapest maintiendrait sa position.

« Malheureusement, la forte réaction à [notre] mission de paix ne nous a pas du tout surpris », confie à Euractiv Balázs Orbán, qui est également député à l’Assemblée nationale hongroise.

« Faire taire les voix dissidentes est tout à fait contraire à l’esprit européen et ses valeurs, que beaucoup à Bruxelles défendent avec ferveur », précise-t-il.

Pétrole et visas

Outre le désaccord sur la  mission de paix hongroise, Budapest avait d’autres raisons d’être irritée par Bruxelles.

Le mois dernier, la Commission européenne a rejeté une demande de la Hongrie et de la Slovaquie d’entamer une procédure de consultation avec l’Ukraine au sujet des sanctions pétrolières imposées par Kiev au producteur russe Lukoil, qui selon les deux pays pouvait avoir un impact sur leur approvisionnement. L’exécutif de l’UE avait jugé que « des consultations urgentes ne semblent pas justifiées ».

Parallèlement à cela, la question de l’assouplissement par la Hongrie de l’octroi de visas de travail pour les citoyens russes et biélorusses, qui, selon la plupart des États membres de l’UE, pourrait menacer la sécurité intérieure du bloc, devrait rester un autre sujet de discorde entre Bruxelles et Budapest.

Alors que la Hongrie a rejeté les inquiétudes pour la sécurité de la zone de libre circulation de l’espace Schengen, plusieurs diplomates européens rapportent que les États membres plus hostiles à Moscou, ou ceux qui ont été récemment touchés par des actes de sabotage sur leur sol, ne laisseront probablement pas la question en suspens.

Les responsables hongrois, quant à eux, considèrent de plus en plus ce sujet comme un champ de bataille qu’ils sont prêts à étendre.

Les batailles à venir

Ces questions risquent d’envenimer l’atmosphère au cours des prochains mois et d’avoir un impact sur le processus décisionnel de l’UE.

La huitième tranche de l’aide militaire ukrainienne au titre de la Facilité européenne pour la paix est bloquée par la Hongrie depuis près de 18 mois pour diverses raisons, et les diplomates européens ne sont pas certains que cette tranche sera débloquée de sitôt, du moins pas avant la fin de l’année.

Ces derniers soutiennent notamment qu’il est peu probable qu’une quinzième série de sanctions à l’encontre de la Russie et de la Biélorussie soit possible.

Mais si la Commission européenne, qui est à l’origine des nouvelles propositions, n’est peut-être pas prête à prendre le risque d’une bataille, une escalade potentielle des attaques russes contre la population civile et les infrastructures ukrainiennes à l’approche de l’hiver pourrait la contraindre à aller de l’avant et à prendre le risque d’une impasse politique au niveau de l’UE.

Par ailleurs, l’Occident est confronté à des retards dans la finalisation des détails techniques d’un accord qui permettrait de débloquer 50 milliards de dollars d’aide à l’Ukraine en puisant dans les bénéfices exceptionnels des avoirs gelés de la Banque centrale russe.

Néanmoins, les négociations progressent lentement en raison des inquiétudes des États-Unis, qui souhaitent rendre ce gel permanent, étant donné que l’UE doit renouveler ses sanctions contre la Russie tous les six mois, et ce à l’unanimité de tous les États membres — or, la Hongrie pourrait théoriquement opposer son veto.

Washington a demandé le passage du mécanisme de sanctions de l’Union à un cycle de douze mois ou plus, selon des sources proches du dossier.

Enfin, on peut citer le sommet informel de l’UE en novembre qui se tient traditionnellement dans le pays qui assure la présidence tournante du Conseil à ce moment-là. Ce sommet doit se tenir juste après le prochain sommet de la Communauté politique européenne, qui réunira une cinquantaine de dirigeants européens.

La participation à ces rencontres reste incertaine après que plusieurs États membres ont affirmé boycotter les réunions en Hongrie après la mission de paix du Premier ministre du pays.

Les motivations de Viktor Orbán

« Quel que soit le sujet dont nous discutons ou auquel nous sommes confrontés ces derniers temps, surtout lorsqu’il s’agit de l’Ukraine ou de notre sécurité européenne, nous avons toujours une question en tête : “Quels bâtons la Hongrie va-t-elle nous mettre dans les roues ?” », déplore un diplomate de l’UE.

D’autres soulignent également de plus en plus les problèmes de confiance, les liens entre la Hongrie et la Russie ayant commencé à mettre les Européens « de plus en plus mal à l’aise » — ce qui pose la question de la motivation de Viktor Orbán à aller à l’encontre de l’unité européenne.

« Bien que Viktor Orbán ne soit clairement pas stupide, ce qu’il fait actuellement avec la Russie et la Chine l’éloigne totalement de la majorité des Européens », explique Péter Krekó.

« Il y a un prix à payer, et il le voit, mais il continue de le faire — donc logiquement, il est difficile de supposer qu’il ne reçoit pas quelque chose en retour », ajoute le directeur de Political Capital, faisant référence aux intérêts commerciaux liés aux contrats nucléaires de Rosatom et aux projets d’infrastructure.

La Russie utilise « l’outil classique des pièges financiers » avec la Hongrie comme partout ailleurs, poursuit Péter Krekó, tout en reconnaissant que cela n’expliquerait pas tout.

« Viktor Orbán croit que la Russie va gagner la guerre », affirme Péter Krekó. Ainsi, « à long terme, [Viktor Orbán] pense que […] l’UE et l’OTAN sont des projets d’hier et non de demain ».

En outre, les analystes estiment que l’absence de réaction directe, forte et décisive de la part des dirigeants européens pourrait avoir encouragé la démarche de Budapest.

« La faiblesse politique de l’Allemagne et de la France est l’une des raisons pour lesquelles Viktor Orbán dispose de tant de possibilités pour mettre en œuvre ses politiques », affirme Marija Golubeva, analyste au Center for European Policy Analysis (CEPA).

[Édité par Anne-Sophie Gayet]