L’Europe se prépare à soutenir l’Ukraine « aussi longtemps qu’il le faudra »
Les alliés occidentaux cherchent à prolonger leur soutien à Kiev. Or, maintenir l’unité de l’UE sur cette question tout en évitant que la guerre ne dégénère en un conflit mondial est l’un des plus grands enjeux de la politique étrangère de l’Union aujourd’hui.
À l’approche du premier anniversaire de l’invasion russe en Ukraine qui a débuté le 24 février 2022, les alliés occidentaux cherchent à prolonger leur soutien à Kiev. Or, soutenir la résistance de l’Ukraine et maintenir l’unité de l’UE tout en évitant que la guerre ne dégénère en un conflit mondial est l’un des plus grands enjeux de la politique étrangère de l’Union aujourd’hui.
À la veille de l’anniversaire de la guerre, l’Ukraine a indiqué que ses forces avaient repoussé les assauts russes sur la ligne de front. Pendant ce temps, le président russe Vladimir Poutine, qui n’est pas parvenu à atteindre ses objectifs malgré son offensive hivernale, s’est adressé à la nation et a évoqué l’arsenal nucléaire russe.
En début d’année, le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, a déclaré que l’UE continuerait à faire « tout ce qui est nécessaire » afin de « défendre la liberté de l’Ukraine ».
« [Vladimir] Poutine a sous-estimé la puissante réaction de l’UE et de nos partenaires et l’unité dont nous avons fait preuve après son invasion, et cette unité est l’un de nos principaux atouts », a-t-il poursuivi.
Mais si l’UE semble désormais faire bloc, les fonctionnaires et diplomates européens s’inquiètent tout de même de la fragilité de cette unité.
Les sanctions
Depuis le début de l’invasion, les États membres de l’UE ont commencé à couper systématiquement tous leurs liens économiques avec l’agresseur russe. Pour cela, les dirigeants européens ont adopté neuf paquets de sanctions.
Le dixième paquet de sanctions proposé prévoit des interdictions d’exportation pour un montant de plus de 11 milliards d’euros, selon la Commission européenne, et interdit les exportations européennes vers la Russie de tout équipement technologique et pièce détachée susceptible d’être utilisé sur le champ de bataille.
Cependant, alors que les États membres ont fait preuve d’une unité sans précédent dans leur politique de sanctions à l’égard de Moscou — malgré quelques accrocs par-ci par-là — la question de savoir quand le bloc atteindra le « pic d’unité » en matière de sanctions reste à déterminer.
Des armes et des munitions « aussi longtemps qu’il le faudra »
Si l’on se demande combien de temps la Russie peut continuer à mener la guerre en Ukraine, on ne sait pas non plus avec quelle rapidité l’Ukraine peut obtenir ce dont elle a besoin pour écourter le conflit.
Alors que l’Ukraine devra se défendre contre une éventuelle offensive russe au printemps, la plus grande contrainte pour elle sera la disponibilité de matériels tels que des véhicules blindés et des munitions.
Lors d’une réunion du Groupe de contact sur la défense de l’Ukraine en janvier, les États membres de l’OTAN ont brisé le tabou de la livraison d’équipements de combat terrestre, mais jusqu’à présent, le nombre de chars de fabrication occidentale envoyés en Ukraine reste peu élevé.
Alors que les Européens ont commencé à briser les tabous de l’Union en matière de défense, l’un après l’autre, d’abord avec l’utilisation de la Facilité européenne pour la paix (FEP) pour l’Ukraine, le soutien à un achat commun de munitions gagne du terrain parmi les États membres.
Aujourd’hui, les fonctionnaires et diplomates européens conviennent qu’il s’agit plutôt de savoir quand et comment, et non pas si, la Commission se verra accorder le pouvoir de négocier des contrats de munitions au nom des États membres.
Selon une proposition faite par l’Estonie au début du mois, l’Union européenne devrait mettre en commun ses ressources pour accélérer la production et la livraison de munitions à l’Ukraine, dans le cadre d’un mécanisme similaire à celui qui a été utilisé lors de la pandémie de Covid-19 pour l’achat collectif des vaccins.
Les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont débattu de cette idée lundi (20 février) et ont déclaré qu’il n’y avait pas de temps à perdre, les fonctionnaires et les diplomates de l’Union étant pour la plupart d’accord sur le fait qu’une telle approche serait plus efficace et plus rentable que des commandes individuelles par chaque État membre.
« Notre priorité immédiate reste la livraison à l’Ukraine. Il n’y a pas de temps à perdre », a écrit Josep Borrell le lendemain dans une lettre adressée aux États membres et consultée par EURACTIV. Dans celle-ci, il les exhorte à envoyer immédiatement à Kiev des munitions provenant de leurs propres stocks actuels.
M. Borrell a confirmé que l’UE travaillait sur des propositions pour un achat commun de munitions, une augmentation de la capacité de production et un réapprovisionnement des stocks. L’une des options envisagées est la Facilité européenne pour la paix, le fonds intergouvernemental d’armement de l’UE actuellement utilisé pour rembourser aux États membres leur soutien militaire à l’Ukraine.
En parallèle, l’UE étudie également la possibilité de mettre en place des projets d’approvisionnement communs, notamment en munitions, par l’intermédiaire de l’Agence européenne de défense (AED).
Un document sur les options possibles est attendu lors de la réunion des ministres de la Défense de l’Union qui se tiendra dans deux semaines à Stockholm, les hauts fonctionnaires de l’UE soulignant que cette question est « traitée avec la plus grande urgence » et « doit être résolue en quelques semaines ».
Mais avec l’augmentation des besoins et l’adoption par l’Europe du principe du « aussi longtemps qu’il le faudra », certains diplomates européens ont commencé à suggérer un changement en ce qui concerne la responsabilité de l’Occident.
« Avec la quantité croissante d’armes occidentales plus sophistiquées que nous fournirons à l’Ukraine sur le long terme, il faudra discuter de notre mot à dire sur la façon dont cette guerre se terminera », a déclaré un diplomate d’Europe occidentale à EURACTIV à Munich, sous couvert d’anonymat.
Les plans de paix se multiplient
À l’approche de l’anniversaire de la guerre, l’activité diplomatique s’est intensifiée, tant en Russie qu’en Occident, l’accent étant mis sur les livraisons d’armes et la réflexion sur l’ordre d’après-guerre.
M. Zelensky a annoncé pour la première fois sa solution pour la paix en dix points, soutenue par l’UE, lors du sommet du G20 à Bali en novembre dernier, où il a exhorté les dirigeants internationaux à organiser un Sommet mondial de la paix basé sur ses propositions.
Cependant, d’autres acteurs interviennent également dans le débat sur la paix d’après-guerre.
Le week-end dernier, le Premier ministre britannique Rishi Sunak a surpris certains de ses homologues lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en présentant une proposition audacieuse mais vague de nouvelle « charte » visant à assurer la sécurité à long terme de l’Ukraine.
La Chine a annoncé son soutien aux négociations de paix, qui prendra la forme d’un document de synthèse sur la résolution politique de la guerre.
Le président chinois Jinping devrait prononcer un « discours de paix » ce vendredi, mais l’Ukraine affirme qu’il ne peut être question de paix tant que les troupes russes occupent son territoire.
Pour Kiev, cependant, il est clair qu’elle n’acceptera pas un plan de paix « à n’importe quel prix », puisque l’expérience passée a montré qu’aucun compromis n’est possible avec Moscou.
« Aucune concession, aucun compromis n’est possible, même pas sur le plus petit mètre carré », a confié le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kouleba, aux journalistes à Munich ce week-end, ajoutant qu’il serait dans l’intérêt de l’Ukraine que la Chine joue un rôle dans le processus de paix, mais que l’intégrité territoriale du pays n’est pas négociable.
Après la Conférence de Munich sur la sécurité, le chef de la diplomatie de Pékin, Wang Yi, a rencontré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergey Lavrov, à Moscou jeudi (23 février), dans le cadre de la première visite d’un haut responsable chinois depuis l’invasion.
Pour un diplomate européen présent à la Conférence de Munich, cette rencontre est « intéressante » car, à Munich, Wang Yi a rencontré « un certain nombre de hauts responsables occidentaux », notamment Antony Blinken, Josep Borrell et Dmytro Kouleba « avant de se rendre à Moscou et non le contraire ».
Un porte-parole de la Commission européenne a déclaré que l’UE « ne disposait pas de tous les éléments pour évaluer les plans de paix [chinois] ».
Les négociations d’adhésion prennent tout leur sens
Pour l’Ukraine, les efforts d’adhésion à l’UE vont de pair avec les efforts de guerre. Pour Bruxelles, il s’agira cette année de décider de l’intensité de la lutte qu’elle mènera pour garder l’Ukraine dans sa sphère.
Sur la question de la candidature à l’adhésion à l’UE, le président ukrainien a exprimé l’espoir que Kiev puisse commencer à ouvrir « le dialogue » sur son avenir au sein de l’UE cette année, notamment parce que c’est un moyen de motiver les forces armées ukrainiennes.
“We need [#EU accession talks] this year (…) And this year, Charles, when I say it, I mean this year — 2-0-2-3,” #Ukraine’s @ZelenskyyUa told @eucopresident.
As quickly as things move, the latter will likely have the task to rally member states on this issue by end of year. https://t.co/HLh9gal5c5
— Alexandra Brzozowski (@alex_owski) February 9, 2023
« Nous ne partons pas de zéro ici », a expliqué Igor Zhovkva, conseiller en politique étrangère de M. Zelensky, à EURACTIV après le sommet.
« De grandes parties de l’accord d’association ont été mises en œuvre, et nous avons maintenant le plan d’action UE-Ukraine des secteurs intégrés et de la croissance économique — il s’agit de choses concrètes, et c’est irréversible », a-t-il continué.
« De facto, tout le monde comprend que l’Ukraine appartient déjà à l’UE — les Ukrainiens travaillent dans l’UE, les économies sont intégrées, il y a des voyages sans visa… », a-t-il ajouté.
« Après la victoire de l’Ukraine, les circonstances géopolitiques vont changer drastiquement, et les décisions politiques aussi », a conclu M. Zhovkva.
Mais malgré l’accueil en fanfare réservé à M. Zelensky à Bruxelles au début du mois, les dirigeants européens restent prudents concernant les promesses d’adhésion.
Il est vrai que pour l’UE, l’élargissement n’est plus à sens unique, mais beaucoup à Bruxelles ne considèrent pas pour autant que le chemin vers l’adhésion est aisé.
La Commission européenne devrait publier son évaluation des progrès de l’Ukraine dans le courant de l’année, avec une présentation orale des sept recommandations de réforme de l’exécutif européen attendue au printemps et le paquet officiel de l’élargissement à l’automne.
Si des progrès positifs sont constatés dans ces rapports, certains fonctionnaires et diplomates européens affirment que deux sommets décisifs pourraient avoir lieu.
L’un en octobre (26-27), qui pourrait traiter de la question de l’adhésion pour la première fois, et l’autre en décembre (15-16), où les dirigeants européens pourraient prendre une décision formelle.
« Il y a deux facteurs qui jouent en faveur de l’Ukraine », a récemment confié à EURACTIV un haut fonctionnaire de l’UE au fait du dossier de l’élargissement.
« Premièrement, les hauts dirigeants de l’UE, et surtout [la présidente Ursula] Von der Leyen, semblent avoir associé leur héritage au processus d’adhésion de l’Ukraine », a déclaré ce fonctionnaire, sous couvert d’anonymat.
« Et deuxièmement, si le progrès va de pair avec la victoire sur le champ de bataille, il sera difficile de dire “non” à Kiev — que ce soit à court terme, cela reste à voir, mais cela s’applique certainement à long terme », a-t-il ajouté.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]