L'Europe se tourne vers le Kazakhstan pour établir un pont numérique avec l'Asie
De fournisseur de ressources à pont numérique, le Kazakhstan s'impose comme la nouvelle frontière européenne en matière de connectivité
Longtemps considéré comme un fournisseur fiable de pétrole, d’uranium et de matières premières essentielles, le Kazakhstan se positionne désormais comme un pont numérique entre l’Europe et l’Asie.
Alors que Bruxelles cherche à renforcer sa souveraineté numérique, la résilience de ses infrastructures et la diversification de ses données, les ambitions d’Astana en font un partenaire stratégique pour un autre pilier de la coopération entre l’UE et le Kazakhstan, qui dépasse le cadre des pipelines et des liaisons ferroviaires.
Historiquement, les relations entre l’UE et le Kazakhstan se sont concentrées sur l’énergie, l’extraction des ressources et les corridors de transport.
Dans le cadre de l’accord de partenariat et de coopération renforcé (APCR), qui fête son dixième anniversaire, et de la feuille de route 2025-2026 qui lui succède, Bruxelles et Astana incluent désormais explicitement la « transformation verte et numérique » parmi leurs priorités communes.
Cela témoigne d’une reconnaissance plus large : le Kazakhstan ne cherche plus seulement à être un fournisseur de matières premières, mais un partenaire dans la conception des circuits numériques de demain. Sur le terrain, le pays fait déjà des paris audacieux.
Le centre de données Akashi à Astana, qui devrait devenir la première installation de niveau IV en Asie centrale, est en cours de construction. Il devrait accueillir 4 000 racks de serveurs et fournir 43 MW d’électricité pour les charges de travail hyperscale, cloud et IA.
La certification de niveau IV implique moins de 26 minutes d’indisponibilité par an, un critère essentiel pour les services financiers, les systèmes d’administration en ligne et les clients multinationaux.
Le moment est important : la capacité serveur actuelle du Kazakhstan est proche de la saturation, ce qui crée un goulot d’étranglement pour la croissance des entreprises numériques locales. Le nouveau centre représente non seulement une mise à niveau technique, mais aussi un changement stratégique, passant d’exportateur de ressources à pôle numérique émergent.
Pourquoi est-ce important pour l’Europe?
Les ambitions numériques de l’Europe – dans le cadre de la Décennie numérique, de la future loi sur les réseaux numériques (DNA) et de la volonté d’assurer la souveraineté du cloud – sont de plus en plus définies par la résilience et la diversification.
Le Kazakhstan présente un cas convaincant : géographiquement proche, politiquement stable et habile en matière de diplomatie multivectorielle. Ses investissements dans les infrastructures numériques pourraient en faire un corridor de transit de données fiable reliant les marchés européens, d’Asie centrale et d’Asie de l’Est.
L’initiative Global Gateway de l’UE, en particulier son accent sur la connectivité numérique en Asie centrale, s’inscrit parfaitement dans cette vision. En octobre, le Kazakhstan et l’UE ont réaffirmé leur engagement à approfondir leur coopération en matière de transformation numérique, parallèlement à des projets dans les domaines de l’énergie et des transports.
Pour Bruxelles, le partenariat avec Astana en matière d’infrastructures numériques et de réglementation offre plus qu’un simple accès au marché : il permet à l’UE de contribuer à l’élaboration de normes de gouvernance et de mécanismes de confiance dans une région qui relie plusieurs sphères stratégiques.
Opportunités de collaboration
Pour concrétiser leurs ambitions, l’UE et le Kazakhstan pourraient approfondir leur engagement selon trois axes complémentaires.
Premièrement, l’UE pourrait fournir une assistance technique et un soutien par les pairs pour aider le Kazakhstan à développer des cadres compatibles avec le RGPD, des protocoles d’échange de données transfrontaliers et des régimes de cybersécurité. Une telle harmonisation réduirait les risques d’investissement pour les entreprises européennes spécialisées dans le cloud et l’IA, tout en renforçant la confiance dans les flux de données transfrontaliers.
Deuxièmement, des projets pilotes – par exemple, un nœud miroir géré conjointement hébergeant les données publiques de l’UE à Astana – pourraient servir de preuve de concept pour une coopération sécurisée et transparente en matière de données.
Troisièmement, grâce à des instruments tels que Global Gateway, la Banque européenne d’investissement ou Team Europe, Bruxelles pourrait cofinancer des centres de données sécurisés, des liaisons par fibre optique et des points d’échange cloud neutres au Kazakhstan.
Plutôt que d’exporter des solutions toutes faites, l’Europe contribuerait à la mise en place d’infrastructures conformes aux normes de l’UE, positionnant Astana comme une extension de son écosystème numérique de confiance.
Afin de renforcer les liens entre les peuples, l’UE pourrait également promouvoir les start-ups et les innovateurs kazakhs par le biais d’Horizon Europe, d’Erasmus+ et des réseaux d’incubateurs d’innovation.
Des programmes d’alphabétisation numérique, des programmes d’échange et des partenariats universitaires entre l’UE et les universités kazakhes pourraient favoriser la mise en place d’un vivier de talents commun et approfondir la compréhension mutuelle.
En substance, la diplomatie numérique de l’UE avec le Kazakhstan pourrait refléter les investissements antérieurs dans la science et la recherche, mais avec un levier stratégique beaucoup plus important.
Conclusions politiques
Bruxelles peut trouver au Kazakhstan non seulement un fournisseur de minerais, mais aussi une frontière stratégique pour la coopération numérique.
En soutenant des infrastructures de données à haute disponibilité, en harmonisant les cadres réglementaires et en investissant dans des écosystèmes d’innovation partagés, l’UE peut contribuer à établir un corridor numérique fiable à travers l’Eurasie.
Ce faisant, l’Europe acquiert non seulement des capacités techniques, mais aussi une influence normative, c’est-à-dire un rôle dans la conception de l’architecture des données de la région.
Si les pipelines ont autrefois défini l’orientation vers l’est de l’Europe, le prochain axe stratégique pourrait bien être la fibre optique et les centres de données.