Libye : une Europe divisée
En dépit de l'insistance des hauts fonctionnaires de l'UE pour la démission de Mouammar Kadhafi, les ambassadeurs de l'UE dans la capitale libyenne, Tripoli, ont soutenu des propositions émises par le régime du dictateur visant à mettre sur pied une mission indépendante pour évaluer la situation sur le terrain, a confié un diplomate à la presse.
En dépit de l'insistance des hauts fonctionnaires de l'UE pour la démission de Mouammar Kadhafi, les ambassadeurs de l'UE dans la capitale libyenne, Tripoli, ont soutenu des propositions émises par le régime du dictateur visant à mettre sur pied une mission indépendante pour évaluer la situation sur le terrain, a confié un diplomate à la presse.
Devant la presse à Bruxelles hier (8 mars), Agostino Miozzo, qui travaille sous l'autorité de la haute représentante de l'UE, Catherine Ashton, a déclaré que Tripoli avait demandé à l'ONU de mener une enquête indépendante sur les accusations d'abus en matière de droits de l'Homme commis au cours du soulèvement contre M. Kadhafi.
Etonnamment, M. Miozzo a ensuite ajouté que huit ambassadeurs et chargés d'affaires de pays de l'UE, toujours présents à Tripoli, avaient soutenu cette idée. Les huit pays dont les ambassades à Tripoli sont encore ouvertes sont la Bulgarie, Chypre, la Grèce, la Hongrie, l'Italie, les Pays-Bas, Malte et la Roumanie.
M. Miozzo, ancien diplomate italien, a expliqué qu'il avait rencontré Ahmed Jarrod, le responsable du département des affaires européennes au ministère libyen des affaires étrangères, et que celui-ci lui avait assuré que la Libye protègerait les ambassades étrangères et faciliterait le départ des ressortissants qui souhaitaient partir. M. Jarrod aurait également déclaré que Tripoli déplorait le départ des diplomates.
M. Miozzo a affirmé que tous les diplomates de l'UE à Tripoli lui avaient dit qu'ils étaient incapables de déterminer qui était responsable des infractions supposées aux droits de l'Homme et des violences.
Michael Mann, porte-parole de la responsable des affaires étrangères de l'UE, Catherine Ashton, a expliqué que la possibilité d'envoyer une mission de l'UE était envisagée et qu'une décision serait prise en temps utile. Les ministres européens des affaires étrangères discuteront de la situation en Libye lors d'une réunion d'urgence demain (10 mars).
Moins d'euphorie ?
Il est difficile de savoir si ce changement de ton est dû au fait que le régime de M. Kadhafi renforcerait apparemment son emprise sur la capitale et intensifierait son offensive pour écraser les rebelles dans plusieurs zones du pays.
De nombreux médias qualifient la situation de guerre civile dans un pays divisé. A Zawiah, la ville aux mains des dissidents la plus proche de Tripoli, les forces pro-Kadhafi utilisent des tanks et des avions pour bombarder les positions rebelles.
Des frappes aériennes pleuvent sur les rebelles au-delà du no man's land situé entre les villes de Ras Lanuf et Bin Jawad, à 550 km à l'est de Tripoli, et sur le site des terminaux pétroliers.
Selon Reuters, l'euphorie des dissidents semble s'assombrir.
Les chefs rebelles ont déclaré que si M. Kadhafi démissionnait dans les 72 heures, ils ne le renverraient pas devant la justice.
Auparavant, les dissidents avaient affirmé avoir rejeté une offre du leader libyen visant à négocier son abandon du pouvoir. Le gouvernement avait, quant à lui, qualifié ces affirmations de balivernes.
La Grande-Bretagne et la France ont cherché l'aval de l'ONU pour établir une zone d'exclusion aérienne qui empêcherait M. Kadhafi de lancer des raids aériens ou de faire venir des renforts. La Ligue arabe et plusieurs Etats du Golf ont également fait des demandes dans ce sens.
La Russie et la Chine, qui ont un droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU, se montrent mitigées face à cette idée.
Le gouvernement américain a quant à lui déclaré qu'il envisageait des options militaires mais que toute action devrait être soutenue par la communauté internationale.
Liste de sanctions et nouveau partenariat
Dans le même temps, l'UE s'est mise d'accord hier pour ajouter plusieurs organisations financières libyennes à la liste de ceux qui encourent des sanctions. Les nouvelles restrictions devraient entrer en vigueur vendredi (11 mars).
Selon des diplomates, les 27 pays de l'UE ont décidé d'imposer des sanctions à l'Autorité libyenne d'investissement (ALI) de 70 milliards d'euros, à la banque centrale, à trois autres organisations financières ainsi qu'à un ancien opérateur libyen du secteur financier. La liste comporte déjà 26 Libyens, dont Mouammar Kadhafi et sa famille.
Les nouvelles sanctions gèleraient donc les investissements de l'ALI dans tous les pays de l'UE et dans tout autre Etat où opèrent des firmes de gestions d'actifs au nom du fonds souverain. L'ALI ne pourrait plus recevoir de dividendes ou vendre d'holdings.
La Commission européenne a également dévoilé hier de nouvelles orientations sur le comportement à adopter envers les partenaires méridionaux de l'Union qu'elle soumettra aux dirigeants européens à Bruxelles vendredi lors de leur sommet de crise sur la Libye et le monde arabe.
Le « Partnership for Democracy and Shared Prosperity with the Southern Mediterranean » (Partenariat pour la démocratie et une prospérité partagée avec la Méditerranée du sud) a pour but de rassembler quatre milliards d'euros d'aide qui seront distribués dans la région entre 2011 et 2013 pour progresser sur la réforme du système judiciaire, la corruption ainsi que les droits de l'Homme et mettre l'accent sur la société civile et les petites entreprises.
« La Commission propose une approche clairement incitative », a déclaré le président de la Commission, José Manuel Barroso.
« Les partenaires qui iront plus vite dans leurs réformes politiques et économiques pourront compter sur un soutien plus important de la part de l’UE », a-t-il ajouté.
Deux décennies après la chute du mur de Berlin, ces nouvelles propositions suggèrent une modification du mandat de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), qui était initialement prévue pour aider l'Europe de l'est, afin qu'elle alloue un milliard d'euros par an à la région méditerranéenne.
M. Barroso a affirmé que l'UE était déterminée à faire « un saut qualitative » dans ses relations avec ses voisins « qui ont la volonté et qui sont en mesure d'entreprendre des réformes politiques et économiques ».
« La peur de ne pas savoir de quoi demain sera fait ne doit pas nous empêcher de soutenir les changements qui s'opèrent aujourd'hui. C'est un rendez-vous avec l'histoire que nous ne devons pas manquer », a-t-il expliqué.