L’industrie sidérurgique frustrée par la lenteur de la production européenne d’hydrogène vert

Malgré les vents favorables dus aux prix élevés du gaz, la transformation industrielle à base d’hydrogène, qui fait ses premiers pas en Europe, se heurte à plusieurs obstacles : manque de sécurité juridique, d’infrastructures et la disponibilité limitée de l’hydrogène vert issu d'énergie renouvelable.

Euractiv.com
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Face aux prix record du gaz, l'industrie cherche à se convertir à l'hydrogène. [Shutterstock/yarm_sasha]

Malgré les vents favorables dus aux prix élevés du gaz, la transformation industrielle à base d’hydrogène, qui fait ses premiers pas en Europe, se heurte à plusieurs obstacles : manque de sécurité juridique, absence quasi totale d’infrastructures et disponibilité limitée de l’hydrogène vert issu des énergies renouvelables.

Les prix du gaz fossile, source essentielle de chaleur à haute température pour l’industrie, ont commencé à grimper en flèche à la fin de 2021. Et avec la guerre en Ukraine, les prix sur le marché néerlandais du TTF devraient rester au moins 800% plus élevés qu’en 2021 pendant les deux prochaines années.

Cependant, si cette situation incite l’industrie lourde à se tourner vers l’hydrogène vert — le type d’hydrogène produit à partir d’énergie renouvelable que l’UE cherche à privilégier — les approvisionnements sont toujours inexistants.

Aujourd’hui, environ 10 millions de tonnes d’hydrogène sont produites et vendues dans l’UE, principalement à partir de la combustion de charbon ou de gaz, un processus à forte intensité de CO2 et d’énergie.

L’hydrogène vert joue un rôle important pour atteindre l’objectif d’émissions nettes nulles de l’UE pour 2050. Dans sa stratégie de 2020 sur l’hydrogène, la Commission européenne envisage une part de 13 à 14% d’hydrogène vert dans le mix énergétique de l’Union en 2050.

L’hydrogène « est l’avenir de l’industrie à forte intensité énergétique », a déclaré Jens Geier, député social-démocrate allemand et principal négociateur du Parlement européen pour la directive sur l’hydrogène et le gaz.

En mai, la Commission européenne a renforcé ses ambitions en matière d’hydrogène à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. D’ici 2030, l’UE veut produire 10 millions de tonnes d’hydrogène vert, obtenu à partir d’électricité renouvelable.

Mais, alors que l’industrie se tourne vers l’hydrogène vert pour remplacer le gaz, l’offre peine à suivre.

De l’hydrogène « vert » en quantité limitée

« Vus les prix du gaz naturel aujourd’hui, l’hydrogène vert serait absolument compatible si seulement nous en disposions », a déclaré l’eurodéputé Jens Geier lors d’un événement EURACTIV jeudi (27 octobre).

M. Geier, qui dirige la délégation sociale-démocrate allemande au Parlement européen, est originaire de Duisbourg, une ville dominée par l’industrie sidérurgique. Et les sidérurgistes tiennent particulièrement à produire de « l’acier vert » avec de l’hydrogène renouvelable.

« Pour créer un marché de l’hydrogène renouvelable et à faible teneur en carbone, il faut d’abord en produire », a expliqué Ruud Kempener, chef de l’équipe hydrogène au département de l’Énergie de la Commission européenne, lors de l’événement.

Selon lui, la stratégie de l’UE en matière d’hydrogène, publiée en 2020, est arrivée au bon moment, juste un an avant que la crise énergétique ne commence à frapper.

« Nous avons pas mal de propositions politiques (…) qui se concentrent explicitement sur la production », a déclaré M. Kempener, évoquant le paquet de lois sur l’énergie et le climat « Fit for 55 » présenté par la Commission européenne l’année dernière.

M. Kempener a cité la réforme du système d’échange de quotas d’émission de l’UE et la mise à jour des lignes directrices sur les aides d’États parmi les instruments proposés par la Commission pour soutenir la production d’hydrogène. Le fonds de relance de 800 milliards d’euros mis en place par l’UE à la suite de la pandémie de Covid-19 « comporte également un volet important consacré à l’hydrogène », a-t-il ajouté.

Mais malgré ces efforts, la production de quantités suffisantes d’hydrogène vert reste un formidable défi compte tenu des quantités requises par l’industrie pour atteindre ses objectifs de décarbonation.

Le géant allemand de l’acier ThyssenKrupp figure parmi les acheteurs potentiels. Selon les calculs de l’entreprise, jusqu’à 2 millions de tonnes d’hydrogène vert pourraient être nécessaires d’ici 2030, en plus des 75 térawattheures (TWh) d’électricité renouvelable qu’elle prévoit de consommer pour atteindre ses objectifs de décarbonation.

« Tout cela représente 165 TWh d’électricité uniquement en 2030 », a expliqué Bianca Wien Prado de ThyssenKrupp.

Pour donner un ordre de grandeur, elle a précisé que cela représente « environ le double de la consommation d’électricité de la Belgique en 2020 ».

Faire correspondre l’ambition à la réglementation

Un obstacle majeur est le cadre réglementaire de l’UE, qui n’est pas encore en place.

« Le moment est décisif pour la réglementation de l’hydrogène », a déclaré Catherine Banet, professeur à l’université d’Oslo, qui est également chargée de recherche au Centre on Regulation in Europe (CERRE), un think tank de Bruxelles.

Alors que les niveaux d’ambition sont élevés, « nous devons combler le vide pour accompagner l’ambition par la réglementation », a-t-elle déclaré aux participants de l’événement EURACTIV.

L’hydrogène est régi par diverses lois, comme le paquet sur le gaz proposé par la Commission européenne en décembre 2021 et la directive européenne sur les énergies renouvelables (RED), qui est également en cours de révision.

Ces nouvelles lois doivent « garantir que [l’hydrogène] s’intégrera dans ce marché et qu’il sera commercialisé entre partenaires et au-delà des frontières », a déclaré Mme Banet.

Eurofer, l’association européenne des producteurs d’acier, a souligné la nécessité d’une certitude juridique pour que l’offre corresponde à la demande.

« Si la réglementation n’est pas en place, si elle n’est pas claire et n’offre pas de sécurité juridique, il est vraiment difficile pour les entreprises de prendre des décisions d’investissement », a déclaré Mme Prado, qui préside le comité de l’énergie d’Eurofer.

Les règles relatives à la production d’hydrogène « renouvelable » ont été retardées pendant des années en raison des interférences nationales et du fait que le Parlement européen a fait cavalier seul pour définir les critères d’« additionnalité » pour la production d’hydrogène vert.

« Si tout n’est pas aligné et cohérent, il est très difficile pour les entreprises de présenter ces projets », a prévenu Mme Prado.

Manque d’infrastructures

L’hydrogène est un produit local : 85% de sa consommation se fait là où il est produit, selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie (IEA).

Pourtant, à mesure que la demande augmente, des gazoducs spécifiques devront également être construits pour transporter l’hydrogène vers les consommateurs industriels européens.

En Allemagne, où se trouve le sidérurgiste ThyssenKrupp, il existe deux réseaux de gazoducs à petite échelle — le plus long mesurant 240 kilomètres.

« Nous sommes vraiment dépendants d’un gazoduc pour acheminer l’hydrogène jusqu’à nous », a déclaré Mme Prado.

« Nous n’avons pas assez de terrain pour produire la quantité d’électricité renouvelable dont nous avons besoin pour parvenir à fournir les quantités d’hydrogène renouvelable envisagées », a-t-elle ajouté, précisant que les gazoducs sont « essentiels pour nous permettre de réaliser ces projets de décarbonation. »

Regardez l’intégralité de l’événement EURACTIV sur YouTube :

[Cet article fait suite au débat politique organisé par EURACTIV : « Comment accélérer la production d’hydrogène & accélérer la transition de l’industrie sidérurgique, tout en naviguant dans une crise énergétique sans précédent ? », soutenu par EUROFER.]