Main-d'oeuvre : le Brexit met le marché britannique en crise

Deux ans après l'accord entre le Royaume-Uni et l'UE, le nouveau système d’immigration britannique joue un rôle direct sur la pénurie de main-d’œuvre que traverse le pays. C'est ce que révèlent de nouvelles études, qui montrent que la main-d’œuvre la moins qualifiée est aussi la plus touchée.

Euractiv.com
This article is part of our special report "L’UE face aux défis des pénuries de compétences et de main-d’œuvre"
London,,Uk,-,October,14,,2015,-,People,By,The
Réformer le système d’immigration du Royaume-Uni pour limiter le flux de travailleurs de l’UE dans le pays était une promesse fondamentale de la campagne pro-Brexit. [[IR Stone/Shutterstock]]

Deux ans après l’accord entre le Royaume-Uni et l’UE, le nouveau système d’immigration britannique joue un rôle direct sur la pénurie de main-d’œuvre que traverse le pays. C’est ce que révèlent de nouvelles études, qui montrent que la main-d’œuvre la moins qualifiée est aussi la plus touchée.

Réformer le système d’immigration du Royaume-Uni pour endiguer l’arrivée de travailleurs européens était pourtant une promesse phare du camp « pro-Brexit ».

« Alors qu’un nombre croissant de personnes cherche du travail au Royaume-Uni, le nouveau système à points encouragera les employeurs à investir dans la main-d’œuvre britannique, plutôt que de simplement compter sur la main-d’œuvre étrangère », avait déclaré l’ancienne ministre de l’Intérieur Priti Patel à la BBC en 2020.

De nouvelles études publiées ces derniers mois estiment pourtant que la réforme du système d’asile et d’immigration, qui a vu le jour suite à la signature d’un accord entre le Royaume-Uni et l’UE fin décembre 2020, contribue aux graves pénuries de main-d’œuvre que connaît le pays.

13,3 % des entreprises interrogées en novembre 2022 ont déclaré ne pas pouvoir embaucher à leur guise, selon un rapport parlementaire. Ce chiffre atteint 35,5 % pour les services d’hébergement et de restauration, et 20,7 % dans le bâtiment.

Tenir une promesse de campagne

Le nouveau système à points vise à rendre l’accès au marché du travail britannique plus difficile pour les ressortissants de l’UE peu qualifiés et rémunérés, en fixant des seuils de salaire minimum et de maîtrise de l’anglais.

Recevoir une offre d’emploi d’un sponsor agréé, ou être titulaire d’un doctorat, confère des points supplémentaires à ceux qui cherchent à intégrer le marché du travail britannique. Des points supplémentaires sont également accordés si les compétences d’un travailleur s’inscrivent dans le cadre d’une liste de professions sous tension, qui comprend notamment les services sociaux et les travailleurs saisonniers.

Le marché du travail pour les travailleurs européens peu qualifiés est « beaucoup plus restreint » aujourd’hui qu’avant la signature de l’accord de Brexit en décembre 2020, a déclaré à EURACTIV John Springford, directeur adjoint du Centre for European Reform (CER), un centre d’études.

John Springford est le coauteur d’une étude publiée en janvier, qui révèle que le Brexit a entraîné une perte de 460 000 travailleurs originaires de l’UE par rapport à 2019, en tenant compte de la pandémie de Covid-19.

« Le manque de main-d’œuvre concerne principalement les secteurs qui embauchent de manière disproportionnée des travailleurs peu qualifiés », peut-on lire dans l’étude.

Ainsi, l’étude arrive à prouver que le nombre réel de ressortissants européens embauchés au Royaume-Uni aujourd’hui est plus faible dans l’ensemble (sauf dans le secteur de l’éducation) que si le système d’immigration post-Brexit n’avait jamais vu le jour.

Les niveaux d’immigration depuis les pays hors UE ont quelque peu atténué le choc, avec 130 000 travailleurs de plus par rapport à 2019, notamment dans l’éducation et les services sociaux.

Parallèlement, les premières données (qui sont encore rares) ne montrent pas d’améliorations dans les négociations salariales pour la main-d’œuvre locale peu qualifiée.

L’Observatoire des migrations de l’Université d’Oxford a constaté en août qu’il n’y avait « aucune preuve d’une augmentation généralisée des salaires dans les secteurs à faible revenu qui dépendaient auparavant des travailleurs de l’UE », ajoutant que les employeurs se concentrent davantage sur l’automatisation ou la réduction de l’activité économique en général.

Des « travailleurs essentiels » européens

Ce nouveau système « répond à une promesse de campagne », explique M. Springford.

« Il rend les choses plus difficiles pour les travailleurs européens peu qualifiés, et relativement plus ouvertes pour les plus qualifiés », a-t-il déclaré. Les travailleurs qualifiés sont plus susceptibles d’avoir des attentes salariales allant au-delà du seuil minimum des 25 600 livres sterling par an (29 000 euros). De manière générale, ils disposent également des ressources et du temps nécessaires pour faire face cette nouvelle bureaucratie.

Paradoxalement, la majorité des « travailleurs essentiels », tant célébrés pendant la pandémie de Covid-19, lorsque les habitants les applaudissaient depuis leur maison chaque jeudi soir, proviennent de cette main-d’œuvre originaire de l’UE et peu qualifiée, et sont donc les plus touchés par la réforme.

L’Observatoire des migrations a estimé que deux tiers des « travailleurs essentiels » basés au Royaume-Uni et nés dans l’UE occupaient des emplois peu qualifiés.

L’Observatoire avait alors averti que « de nombreux [travailleurs essentiels] européens n’auraient pas été admis au Royaume-Uni dans le cadre du [nouveau] système d’immigration ».

Ce que veulent les Européens

La dernière enquête Eurobaromètre de la Commission européenne sur la mobilité intra-UE de la main-d’œuvre a montré qu’une majorité écrasante de travailleurs de l’UE affirment que « le Brexit n’a pas eu d’impact sur leur choix de pays dans lesquels ils aimeraient travailler ».

Le sondage a néanmoins révélé que la volonté des Européens à s’installer au Royaume-Uni est tombée à 12 % en 2022, alors qu’elle était à 16 % en 2009. La tendance est à la baisse dans presque tous les États membres.

2 % des travailleurs de l’UE qui avaient initialement l’intention de s’installer au Royaume-Uni ont renoncé à leur projet et ont choisi de rester dans leur pays d’origine. En outre, 4 % déclarent avoir toujours l’intention de changer de pays, mais le Royaume-Uni n’est plus une option.

Selon M. Springford, si la tendance à s’expatrier pour le travail est légèrement à la baisse sur le continent européen, le Royaume-Uni est une exception notable.

« Si l’on tient compte des déménagements professionnels à l’intérieur de l’UE, on constate que les chiffres sont en baisse de 3 % entre les États membres, mais de 19 % entre l’UE et le Royaume Uni », a-t-il déclaré.

On constate aussi qu’un peu plus de 9 000 visas de travail ont été accordés à des citoyens britanniques souhaitant travailler dans l’UE, selon les données d’Eurostat pour 2021. La demande est la plus forte en Espagne (2 616), aux Pays-Bas (1 416) et en France (1 338).