Mark MacGann, lanceur d'alerte des Uber Files : « Nous avons instrumentalisé les conducteurs et les consommateurs »

Le lanceur d’alerte des « Uber Files », Mark MacGann, a pris les devants de la scène et a dénoncé l’influence « disproportionnée » d’Uber sur l’élaboration des politiques de l’UE au cours d’une audition du Parlement européen, mardi.

Euractiv.com
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Le lanceur d’alerte des révélations « Uber Files », Mark MacGann, lors d’une audition au Parlement européen, mardi (25 octobre). [Emilie GOMEZ/European Parliament 2022]

Le lanceur d’alerte des « Uber Files », Mark MacGann, a pris les devants de la scène et a dénoncé l’influence « disproportionnée » d’Uber sur l’élaboration des politiques de l’UE au cours d’une audition du Parlement européen, mardi (25 octobre). Il estime que le programme social européen est une « menace » pour Uber, qui vise à le renverser.

L’audition intervient plusieurs mois après le début des négociations sur la future directive relative aux travailleurs des plateformes. Les débats ont révélé un clivage important entre les eurodéputés en ce qui concerne la protection adéquate des travailleurs des plateformes tout en soutenant ouvertement l’innovation partout en Europe.

Elle fait suite au scandale des « Uber Files », qui a mis en lumière les pratiques de lobbying d’Uber au niveau européen. Les révélations de M. MacGann remontent à juillet 2022, et ont été publiées par The Guardian en partenariat avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Elles exposent la manière dont l’entreprise a enfreint la loi et fait secrètement pression sur les gouvernements internationaux pour faire avancer ses services de transport.

« Uber on »

« Nous avons instrumentalisé les conducteurs et les consommateurs » pour imposer les services d’Uber, même s’ils enfreignaient les lois locales et nationales en vigueur, a expliqué M. MacGann. Uber a même « payé des universitaires pour utiliser des données faussées. Les revenus apparaissaient comme étant similaire au salaire minimum parce que les données ne tenaient pas compte du temps passé entre les trajets » non payé, a-t-il ajouté.

À l’époque, Uber n’avait qu’un seul mantra, selon le lanceur d’alerte : « Uber on, Uber on, Uber on».

L’accès aux plus hauts niveaux du gouvernement était également « sans précédent », notamment auprès du Premier ministre néerlandais Mark Rutte, a ajouté M. MacGann. L’OLAF, l’organisme de lutte anti-fraude de l’UE, a annoncé en septembre qu’il ouvrait une enquête parallèle sur le pantouflage de l’ancienne commissaire Neelie Kroes au poste de responsable numérique d’Uber.

« Il y a un risque grave de faire éclater la justice sociale » si trop de pouvoir est donné aux grandes entreprises technologiques, a déclaré M. MacGann aux eurodéputés. Il a également précisé qu’Uber avait investi 90 millions de dollars dans ses activités européennes de lobbying au cours de la période 2015-16. À l’époque, M. MacGann était le principal lobbyiste d’Uber en Europe et supervisait les relations publiques avec de nombreuses capitales.

« Rétablir l’équilibre là où il n’y a pas d’équilibre du tout »

À ce titre, il a fait valoir qu’une directive ambitieuse visant à protéger efficacement les travailleurs est nécessaire pour retourner le rapport de force des « puissants vers les faibles ». Une présomption légale de salariat, ainsi qu’un renversement de la charge de la preuve sur les plateformes numériques, s’avèrent cruciaux afin que « la charge financière pèse sur ceux qui peuvent se le permettre », selon le lanceur d’alerte.

Un point de vue partagé par le commissaire européen à l’Emploi et aux Droits sociaux Nicolas Schmit, aussi présent au cours de l’audition, qui a rejeté l’idée que « n’importe quel type d’emploi » est un bon emploi : « Je me bats pour des emplois corrects et équitables, avec un salaire décent », a-t-il déclaré.

La présomption réfragable, qui est au cœur de la directive, vise à « rétablir l’équilibre là où il n’y en a pas du tout » entre un mastodonte américain et des travailleurs des plateformes, souvent mal représentés. Toute tentative visant à alléger la présomption constituerait pour lui une ligne rouge. Par ailleurs, il « craint » que ce soit la voie sur laquelle certains eurodéputés hésitent à s’engager.

En ce qui concerne la question de la transparence algorithmique, un aspect crucial de la directive européenne, M. Schmit a précisé que son fonctionnement devrait être accessible à tous et s’appliquer de la même manière aux travailleurs et aux entrepreneurs indépendants.

Uber a changé, pour le meilleur

Un élément que l’actuelle responsable des affaires publiques européennes d’Uber, Zuzana Púčiková, a également tenu à clarifier : « ce ne sont en aucun cas des algorithmes » qui déclenchent la coupure du compte d’un chauffeur, mais bien un « examen significatif » par des spécialistes formés. Cette précision fait suite aux allégations selon lesquelles Uber aurait déconnecté unilatéralement des milliers de comptes français au cours de l’été.

Intervenant après M. MacGann, Mme Púčiková a plus largement insisté sur le fait que l’entreprise avait changé au cours des dernières années. « Tout le monde sait qu’Uber a commis des erreurs à ses débuts […], et nous ne les défendons certainement pas », a-t-elle déclaré.

Contrairement à ce qui était le cas auparavant, « l’Uber que je connais a des politiques de conformité robustes et fixes » que tous doivent respecter, a-t-elle expliqué. La logique de « confrontation » a fait place à une logique de « collaboration », selon elle.

Mme Púčiková a précisé qu’Uber saluait les objectifs de la directive européenne visant à améliorer les conditions des travailleurs des plateformes « mais souhaitant mettre en garde contre une approche qui les requalifierait massivement en salariés », ce qu’une majorité de travailleurs ne semble pas vouloir. Lorsque cela s’est avéré nécessaire, « Uber s’est ouvertement engagé auprès des décideurs politiques », a-t-elle ajouté.

Brahim Ben Ali, ancien chauffeur Uber devenu militant, a pris la parole pour fustiger une directive qui ne tenait pas compte de la voix des travailleurs « invisibles », pour lesquels les conditions de travail chez Uber sont « plus féroces que jamais ».

Les négociations sur la directive se poursuivent à la fois au Parlement européen et au Conseil européen. Un vote est prévu au sein de la commission de l’Emploi le 30 novembre.