Mayotte, ou le révélateur de la crise de la France d’Outre-mer

Les conséquences dramatiques du passage du cyclone Chido sur Mayotte ont remis la question des Outre-mer sur le devant de la scène politique française, alors que l’UE semble prendre conscience de l’atout stratégique que représentent ces territoires.

EURACTIV.com
Photo de la gendarmerie française/Anadolu via Getty Images

Les conséquences dramatiques du passage du cyclone Chido sur Mayotte ont remis la question des Outre-mer sur le devant de la scène politique française, quelques mois après les émeutes de Nouvelle-Calédonie, et alors que l’Union européenne (UE) semble prendre conscience de l’atout stratégique que représentent ces territoires.

Près d’un mois après le passage du cyclone Chido sur Mayotte, qui a fait au moins 39 morts et plus de 4000 blessés, le ministre d’État aux Outre-mer, Manuel Valls, détaillait le 8 janvier les grandes lignes du projet de loi d’urgence pour l’archipel, tout juste adopté au Conseil des ministres.

Le texte doit rapidement permettre de « rétablir les conditions de vie des habitants » de ce territoire français coincé dans le canal du Mozambique, en assouplissant les règles d’urbanisme afin d’assurer une reconstruction rapide des bâtiments, et en prévoyant diverses mesures fiscales favorables à la population locale.

Manuel Valls s’est gardé de chiffrer avec précision le coût total de la facture pour l’État français, évoquant « un, deux ou trois milliards d’euros ». L’ancien Premier ministre n’a en revanche pas manqué de souligner que « des fonds européens sont déjà mobilisés », et que ces derniers étaient « une priorité », mais sans préciser de montant.

L’aide de Bruxelles pourrait être débloquée grâce au nouveau règlement RESTORE (Soutien régional d’urgence à la reconstruction), approuvé par le Parlement européen le 17 décembre 2024. Ce texte permet d’utiliser 10 % des enveloppes nationales des fonds de la politique de cohésion (FEDER et FSE+) fléchés pour la mandature 2021-2027 pour faire face aux catastrophes naturelles.

101e département français depuis 2011, Mayotte a reçu le statut de région ultrapériphérique (RUP) de l’UE en 2014, ce qui lui permet de bénéficier de divers avantages fiscaux et commerciaux, et d’être éligible aux fonds de la politique de cohésion, qui sont en augmentation. Mayotte a bénéficié de 290,2 millions d’euros du budget 2014-2020 de l’UE, et doit toucher 470 millions d’euros entre 2021 et 2027.

« L’effort financier de l’UE est conséquent mais ne doit pas pallier les insuffisances de la France », note le vice-président du Parlement européen Younous Omarjee (La Gauche), originaire de l’île de la Réunion. « Quatorze ans après la départementalisation, 77 % de la population vivait toujours avant le cyclone sous le seuil de pauvreté. L’État a tendance à utiliser les fonds européens pour se dédouaner de ses responsabilités. »

Mayotte au cœur du débat politique français

Le crise qui touche l’archipel est le premier test politique du Premier ministre François Bayrou, nommé la veille du passage du cyclone.

Le projet de loi d’urgence sera présenté à une Assemblée nationale totalement divisée le 20 janvier prochain, et le gouvernement a promis une « loi programme » élaborée dans les trois mois qui devrait s’attaquer « à la sécurité, à l’immigration et au développement économique ».

« Nous attendons des actes concrets sur la question migratoire », prévient l’eurodéputé du Rassemblement national (RN) André Rougé, qui accompagnait Marine Le Pen lors d’une visite dans l’archipel les 5 et 6 janvier, où la cheffe du parti d’extrême droite avait obtenu 59,1 % des suffrages lors du second tour de la dernière présidentielle. « Il faut que la France fasse pression sur les autorités des Comores pour qu’elles empêchent leurs ressortissants d’immigrer illégalement à Mayotte. »

Selon l’INSEE, l’archipel a 321 000 habitants, mais, selon des officiels sur le terrain, la population réelle pourrait compter 100 000 à 200 000 personnes de plus, notamment des migrants illégaux dont beaucoup vivaient dans les bidonvilles rasés par le cyclone.

De quoi alimenter le débat sur l’abrogation du droit du sol qui fait rage depuis des mois dans l’Hexagone. Dans une tribune publiée dans le Figaro, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, celui des outre-mer, Manuel Valls, et celui des armées, Sébastien Lecornu, ont appelé le 5 janvier à « changer les règles », estimant que celles en vigueur « ne suffisent plus ».

« Ignorer que la question migratoire est un facteur de désagrégation de la société mahoraise, c’est faire preuve d’une absence totale de lucidité », note Younous Omarjee. « Mais la pire des choses est d’avoir des déclarations qui viennent encore aggraver les fractures internes. »

Les outre-mer, un atout pour l’Europe

Les violences qui ont touché la Nouvelle-Calédonie au printemps 2024, les manifestations contre la vie chère qui éclatent régulièrement dans les Antilles et la catastrophe climatique qui s’est abattue sur Mayotte rappellent l’ampleur des crises auxquelles doit s’attaquer François Bayrou, qui a pour la première fois accordé le titre de ministre d’État à son ministre des Outre-mer.

« Cette réorientation semble prendre acte de l’exceptionnelle gravité de la situation dans plusieurs départements et régions d’outre-mer français », explique Céline Pajon, spécialiste de l’Indo-Pacifique à l’Institut français des relations internationales (IFRI). « La cherté de la vie, le bas niveau de revenus, les inégalités économiques et sociales exacerbées, la vulnérabilité climatique, les problématiques migratoires et celles de la décolonisation inachevée engendrent de fortes tensions qui remettent en question la légitimité du lien avec l’Hexagone. »

Grâce à ses territoires et domaines d’outre-mer, la France assure le contrôle et la surveillance d’un espace de 10,2 millions de kilomètres carrés, le second domaine maritime mondial après les États-Unis, qui permet notamment à l’UE de peser stratégiquement dans le Pacifique, autour de la Polynésie.

Alors que le « Pacte européen pour les océans » voulu par la présidente de la Commission devrait être présenté d’ici juin 2025, Ursula von der Leyen avait aussi tenu pour la première fois à rencontrer l’Alliance des petits États insulaires, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU de septembre 2024.

« J’ai aussi demandé à la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, de créer une délégation sur les petits États insulaires en développement, pour que nous puissions avoir un meilleur dialogue avec ces îles », détaille encore Younous Omarjee. « La Chine et les États-Unis s’appuient sur les États insulaires en développement pour consolider leurs stratégies de puissance. Il faut donc que l’UE construise également une diplomatie insulaire efficace. »

[Édité par Anna Martino]