Naufrage de Crotone : Frontex avait rédigé un rapport avec l’Italie avant la tragédie
Frontex a confirmé avoir analysé en temps réel les données recueillies concernant le bateau de migrants qui a fini par couler fin février au large de Crotone. Cette analyse avait été effectuée en présence de deux représentants officiels italiens au siège de Frontex.
Frontex, l’agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes, a confirmé avoir analysé en temps réel les données recueillies concernant le bateau de migrants qui a fini par couler fin février. Cette analyse avait été effectuée en présence de deux représentants officiels italiens au siège de Frontex, à Varsovie.
L’annonce de Frontex remet en question la position de l’Italie dans cette affaire, Rome affirmant ne pas avoir été alertée correctement dans la nuit du 25 février, quelques heures avant le naufrage qui a fait 70 morts le long de la côte calabraise, dans le sud de l’Italie.
Au moment de l’interception du bateau, les données relevées étaient partagées à la fois avec les autorités italiennes et le siège de Frontex à Varsovie, dont l’équipe était renforcée par deux experts italiens, a expliqué à EURACTIV une source officielle de Frontex.
« Nous avons un expert en matière de répression [de la Guardia di Finanza] et un expert SAR [recherche et sauvetage] de la Guardia Costiera. Ils sont là pour donner des conseils dans leurs domaines d’expertise, suggérer où il convient de surveiller et fournir au chef d’équipe de Frontex des informations supplémentaires si nécessaire », a indiqué la source.
Éléments d’explications sur l’interception
Au moment de l’interception du navire, certaines informations indiquaient la possibilité qu’il « puisse transporter un grand nombre de personnes », selon les images des caméras thermiques analysées par un expert de l’agence européenne.
En outre, l’état de la mer était de 4 sur une échelle de 7, ce qui signifie que les vagues pouvaient atteindre 2,50 mètres de hauteur, et les conditions météorologiques se détérioraient.
Bien que le bateau « naviguait normalement », comme l’ont confirmé Frontex et les gardes-côtes italiens, les informations partagées avec Rome au moment de l’interception indiquaient une détresse potentielle en mer et, par conséquent, la nécessité d’une opération de recherche et de sauvetage.
Conformément au droit international, Frontex ne peut pas officiellement décider si une situation en mer nécessite une opération de recherche et de sauvetage ou une opération de maintien de l’ordre.
Les experts de l’agence européenne sont chargés d’analyser les données — avec le soutien des autorités italiennes au siège de l’agence — et établissent un rapport. Sur cette base, l’État membre doit décider comment réagir.
Après l’interception du navire, « l’avion de Frontex a envoyé l’alerte au point de contact national chargé de l’application de la loi, informant notamment le centre opérationnel des gardes-côtes de Rome », ont déclaré les gardes-côtes italiens dans un communiqué de presse du 28 février.
L’Italie a alors décidé de lancer une opération de maintien de l’ordre en envoyant deux patrouilleurs de la Guardia di Finanza (GDF). Toutefois, ils ont tous deux dû retourner au port en raison des mauvaises conditions météorologiques et de l’état de la mer, selon un communiqué de presse de la GDF daté du 27 février.
La GDF n’a ni l’équipement ni le mandat pour effectuer des opérations de recherche et de sauvetage, qui relèvent de la compétence des gardes-côtes italiens.
Quelques heures après l’interception, au petit matin le 26 février, le bateau a finalement coulé.
Pas de communication d’urgence
La Première ministre italienne Giorgia Meloni (Frères d’Italie) et le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, ont affirmé qu’« aucune communication d’urgence n’avait été envoyée par Frontex » au moment de l’interception, puisqu’il n’y avait « aucun signe de détresse ».
Toutefois, les informations ne provenaient pas uniquement de Frontex, mais également des autorités italiennes à Varsovie, qui opèrent sous le commandement du ministère de l’Intérieur, conformément à l’opération Themis, qui couvre la Méditerranée centrale.
L’opération Themis : surtout un axe policier
Le travail de Frontex s’inscrit dans le cadre de l’opération Themis, une opération conjointe entre Frontex et l’Italie fondée sur des opérations policières et de recherche et de sauvetage.
Depuis 2018, Frontex apporte, « sous le commandement du ministère italien de l’Intérieur », un soutien en matière de contrôle des frontières, de surveillance et de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale.
Remplaçant l’opération Triton, Themis présente « une approche renforcée en matière de répression, bien qu’une composante cruciale relative à la recherche et au sauvetage demeure toujours comprise [dans la nouvelle opération] ».
Le silence des autorités italiennes
EURACTIV a demandé aux gardes-côtes italiens et au ministère de l’Intérieur de confirmer la version des faits avancée par Frontex au moment de l’interception, mais aucune réponse n’a été reçue au moment de la publication.
EURACTIV a également demandé aux gardes-côtes italiens de confirmer la présence de l’un de leurs représentants.
Interrogée sur la communication de Frontex, la Guardia di Finanza a répondu à EURACTIV qu’« à ce stade, [elle] ne ferait aucune déclaration sur les évènements qui se sont produits à Crotone ».
[Édité par Anne-Sophie Gayet]