« Notre Europe est mortelle » : Emmanuel Macron pose l’UE en citadelle assiégée à la Sorbonne

À l'approche des élections européennes des 6 et 9 juin 2024, le président français Emmanuel Macron a tenu à la Sorbonne jeudi un discours fleuve au ton particulièrement grave sur l’avenir de l'UE. « Notre Europe est mortelle », a-t-il martelé.

/ Euractiv France
French President Emmanuel Macron holds speech on Europe’s future at la Sorbonne
Pour Washington, « l'Europe n'est plus prioritaire », a-t-il mis en garde, invitant l'UE à poursuivre son effort de réarmement, pour mettre fin à la « délégation de sécurité » de certains pays du continent vers les États-Unis. [CHRISTOPHE PETIT TESSON/EPA-EFE]

À l’approche des élections européennes des 6 et 9 juin, le président français Emmanuel Macron a tenu à la Sorbonne jeudi (25 avril) un discours-fleuve au ton particulièrement grave sur l’avenir de l’Union européenne. « Notre Europe est mortelle », a-t-il martelé.

« Elle peut mourir » ou se retrouver « reléguée », a expliqué le chef de l’État, soulignant à plusieurs reprises que les règles du jeu internationales « avaient changé » et que le continent menaçait d’être « encerclé », pointant « un risque de décrochage » à l’horizon de la prochaine décennie.

Malgré « quelques pas […] historiques » comme la décision des Vingt-Sept d’emprunter en commun au plus fort de la pandémie, ou encore l’adoption par Bruxelles du principe de souveraineté européenne, « la lucidité et l’honnêteté commandent de reconnaître que la bataille n’est pas encore gagnée, loin de là ».

Le président de la République s’est exprimé devant 500 personnes, dont la plupart des ministres du gouvernement, ainsi que devant le commissaire français au Marché intérieur Thierry Breton, l’ancienne Première ministre Elisabeth Borne ou encore le président du MoDem François Bayrou. Les bancs réservés aux officiels et ambassadeurs étaient néanmoins aux deux tiers vides, ce qui a poussé les agents de sécurité à déplacer un certain nombre d’invités vers le devant de l’amphithéâtre. 

Pendant près de deux heures, Emmanuel Macron a longuement décliné le triptyque nécessaire à la survie de l’Europe : « puissance, prospérité, humanisme ».

Ne plus déléguer la sécurité européenne aux États-Unis

Au niveau sécuritaire, le président français a proposé de bâtir un « concept stratégique d’une défense européenne crédible » face aux menaces extérieures, russes et iraniennes, et alors que les États-Unis ont le regard tourné vers Pékin et le Pacifique.

Pour Washington, « l’Europe n’est plus prioritaire », a-t-il mis en garde, invitant l’UE à poursuivre son effort de réarmement, pour mettre fin à la « délégation de sécurité » de certains pays du continent aux États-Unis.

Il a réitéré son soutien au développement rapide d’une industrie de la défense à l’échelle du continent, rappelant au passage les capacités françaises en la matière, et les derniers succès commerciaux de l’avion de combat Rafale. Les industries de l’Hexagone pourraient ainsi bénéficier de la mise en place d’une « préférence européenne » pour les achats militaires des États membres de l’Union, financée par un emprunt commun.

Emmanuel Macron a aussi appelé à une meilleure « intimité stratégique » entre les armées du continent, sans pour autant évoquer la création d’une force européenne — véritable serpent de mer fustigé par la droite et l’extrême droite au Parlement européen — et à la création d’une académie militaire commune, dans le but que l’Europe devienne une « puissance d’équilibre » dans un monde tourmenté.

Assumer la maîtrise des frontières

Désireux de mettre en exergue le sérieux de sa politique migratoire, et alors que le sujet est au centre de la campagne des Européennes, il a aussi détaillé les mesures du pacte européen sur la migration et l’asile, adopté dans la douleur par le Parlement européen il y a deux semaines. L’UE doit « retrouver la maîtrise de [ses] frontières » et « l’assumer », a-t-il martelé.

S’il a dénoncé la délégation de la gestion des demandeurs d’asile à des pays tiers, comme le Royaume-Uni tente de le faire avec le Rwanda, ou l’Italie avec l’Albanie, le président français est resté dans la droite ligne de la Commission européenne, qui s’est engagée à signer des accords avec certains États pour limiter les départs et faciliter les renvois.

Emmanuel Macron n’a cessé de rappeler la nécessité de défendre les frontières européennes, mais il est en revanche passé très rapidement sur les perspectives d’élargissement de l’Union, se bornant à rappeler que la Moldavie, l’Ukraine, et surtout les pays des Balkans occidentaux avaient « vocation » à rejoindre l’UE, utilisant exactement le même terme que le Conseil européen de Thessalonique de 2003, il y a plus de 20 ans. Une référence qui ne devrait pas rassurer les pays candidats à l’intégration.

Contrairement à son discours de 2017 et à celui de mai 2022 lors de la Conférence pour l’avenir de l’UE, il n’est pas revenu sur une révision des traités européens, se bornant à reconnaître que « nous n’avons pas tout réussi ».

Discours de président ou de campagne ?

Accusé par toutes les oppositions d’interférer dans la campagne électorale, et alors que la candidate Renaissance Valérie Hayer plafonne à 17 % des intentions de vote, le président aura pris soin de n’évoquer les prochaines échéances électorales que par sous-entendus. 

Il a néanmoins accusé sans les nommer les partis d’extrême droite de vouloir rester dans « l’immeuble » européen sans vouloir en « payer le loyer », ni en respecter les « règles de copropriété ». Après le Brexit, « plus personne n’ose tellement proposer des sorties, ni de l’Europe, ni de l’euro », a-t-il noté, avant d’appeler à un « humanisme européen ».

« Être européen, ce n’est pas simplement habiter une terre de la Baltique, de la Méditerranée ou de l’Atlantique à la mer Noire, c’est défendre une certaine idée de l’Homme qui place l’individu libre, rationnel et éclairé au-dessus de tout », a-t-il expliqué, exhortant les Européens à ne pas douter d’eux-mêmes.

À l’issue du discours présidentiel, les réactions des adversaires politiques du chef de l’État ont été en toute logique très sévères. La tête de liste Les Républicains aux élections européennes, François-Xavier Bellamy, a fustigé sur France Info « un président qui parle beaucoup mais qui […] produit très peu de résultats »

La cheffe de file des Insoumis, Manon Aubry, a de son côté expliqué sur le réseau social X que « Macron défend une Europe des profiteurs, de la guerre, du libre-échange et de l’austérité »

Lors d’un meeting politique tenu la veille à Strasbourg, le candidat socialiste Raphaël Glucksmann avait quant à lui cité Hamlet pour qualifier — avant même de l’avoir entendu — le discours du président: « words, words, words ».

Enfin, Jordan Bardella a donné rendez-vous à ses partisans au siège du Rassemblement national le même jour pour détailler le programme de son parti, afin, comme l’expliquait le député européen RN Thierry Mariani, cité par Le Figaro, « de répondre à qui est notre adversaire, Emmanuel Macron », reléguant Valérie Hayer au rôle de « supplétif du président ».

Jordan Bardella peut s’offrir le luxe de coiffer le discours présidentiel, le RN étant toujours crédité de plus de 30% dans les sondages.