Pékin menace de taxer les produits européens mais pas de guerre commerciale en vue, selon des experts

Certains analystes estiment que les menaces récemment brandies par la Chine concernant l’imposition de droits de douane sur les produits laitiers et les véhicules à essence en provenance de l’UE ne risquent pas de dégénérer en un conflit commercial plus large entre les deux blocs.

Euractiv.com
BMW car production in Munich
Ces menaces ont été brandies après que la Commission européenne a confirmé, en début de semaine dernière, qu’elle imposerait des droits de douane préliminaires sur les véhicules électriques fabriqués en Chine. [EPA-EFE/ANNA SZILAGYI]

Pékin menace l’Union européenne (UE) d’imposer des taxes sur les produits laitiers exportés vers la Chine, en réponse aux droits de douane appliqués par Bruxelles sur les voitures électriques chinoises. Pour autant, peu de chances que ces échanges débouchent sur une guerre commerciale de grande ampleur, expliquent les experts.

Les exportations de produits laitiers de l’UE vers la Chine ne représentaient que 1,8 milliard d’euros en 2023. La décision de Pékin, le 21 août dernier, d’ouvrir une enquête antidumping sur les importations de fromage, de lait et de crème est donc en grande partie symbolique, a confié à Euractiv Jacob Kirkegaard, chercheur au German Marshall Fund.

Il a également suggéré que l’avertissement du ministère chinois du Commerce, le 23 août, concernant une éventuelle augmentation des droits de douane sur les voitures à essence européennes, même s’il s’agit d’une menace plus conséquente, est largement symbolique. Elle ne s’inscrit pas une réelle escalade des tensions.

Ces menaces ont été brandies après que la Commission européenne a confirmé, en début de semaine dernière, qu’elle imposerait des droits de douane préliminaires sur les véhicules électriques fabriqués en Chine. Ces droits de douane ont cependant été légèrement revus à la baisse, par rapport à ce qui était initialement prévu.

Pour Jacob Kirkegaard, d’éventuelles mesures chinoises « entrent dans la catégorie des représailles symboliques ». Si le président chinois Xi Jinping s’est probablement senti obligé de « faire quelque chose », l’analyste doute que ces mesures provoquent une réponse sévère de l’UE.

Arthur Leichthammer, chargé de mission au Centre Jacques Delors, a pour sa part noté que les menaces de Pékin d’introduire des droits de douane sur les véhicules à essence européens étaient sur la table depuis le mois de mai, plusieurs semaines avant que la Commission n’annonce l’imposition de droits de douane sur les véhicules électriques chinois.

Ainsi, ces nouveaux avertissements « ne sont pas nécessairement une escalade dans le sens où nous nous dirigeons vers une guerre commerciale » qui opposerait l’UE au géant asiatique, explique Arthur Leichthammer. Ce sont plutôt des réponses calculées aux sanctions de la Commission européenne.

Les deux analystes soulignent cependant l’importance stratégique du ciblage des voitures à essence.

Pour Arthur Leichthammer, attaquer ce secteur est « l’un des leviers les plus puissants dont dispose Pékin » face à l’UE. L’industrie automobile allemande occupe une place prépondérante dans l’économie européenne, et l’Allemagne est la première puissance de l’Union.

Jacob Kirkegaard estime quant à lui que l’avertissement de Pékin est une « manœuvre politique intelligente », alors que Bruxelles veut lutter contre le changement climatique. « L’UE va-t-elle vraiment s’irriter si la Chine tente d’éliminer de gros émetteurs [de CO2] ? Je ne sais pas », conclut-il.

Les récentes menaces de la Chine s’inscrivent dans la droite ligne des avertissements lancés plus tôt dans l’année, notamment des enquêtes antidumping sur les importations de porc et de brandy de l’Union. Ces exportations représentent pourtant collectivement moins de 4 % du total des échanges entre l’UE et la Chine.

Les exportations européennes de produits à base de porc et celles de véhicules électriques vers la Chine se sont élevées l’année dernière à 2,5 milliards d’euros et 19,7 milliards d’euros respectivement, selon les données d’Eurostat citées par ING et l’Association européenne de l’automobile (ACEA). Par ailleurs, les données douanières chinoises indiquent que les importations de brandy français se sont élevées à 1,74 milliards d’euros.

Selon la Commission européenne, le total des échanges entre l’UE et la Chine s’est élevé à 739 milliards d’euros l’année dernière.

Des craintes démesurées ?

Ces commentaires interviennent après que le Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell, a déclaré lors d’une conférence en Espagne la semaine dernière qu’une guerre commerciale entre l’UE et la Chine pourrait être « inévitable », bien que Bruxelles n’ait « aucun intérêt à s’embarquer » dans un tel conflit.

Contactée par Euractiv lundi 26 août, la Chambre de commerce chinoise auprès de l’UE (CCCEU) a signalé qu’elle était « particulièrement préoccupée » par le fait que les tensions commerciales actuelles entre Bruxelles et Pékin pourraient conduire à une « escalade incontrôlable », ce qui serait « la dernière chose que les communautés d’affaires chinoises et européennes souhaitent voir ».

L’influent groupe de pression européen BusinessEurope a de son côté expliqué à Euractiv qu’il était « confiant » dans le fait que la Chine et l’UE « parviendraient à résoudre les problèmes commerciaux actuels sans escalade supplémentaire ».

L’association d’entreprises a déclaré qu’elle s’attendait à ce que la Chine, qui est membre de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), respecte ses engagements internationaux.

La Chine souhaite détourner l’Europe des États-Unis

Arthur Leichthammer a également souligné que l’UE étant le premier marché d’exportation de la Chine. Or, les tensions entre les Washington et Pékin s’intensifiant, les Chinois n’ont guère intérêt à agraver leur différend commercial avec les Européens.

« Nous oublions parfois que la Chine n’a aucun intérêt à une guerre commerciale avec l’UE, surtout si les États-Unis commencent à prendre au sérieux non seulement la réduction des risques, mais aussi le découplage dans certains secteurs stratégiques », a-t-il déclaré.

Jacob Kirkegaard fait remarquer que l’objectif ultime de la Chine pourrait être de rapprocher l’Europe de Pékin sur les plans économique et politique, et de l’éloigner de Washington.

« Le protectionnisme aux États-Unis a essentiellement exclu [la Chine] du marché américain [pour de nombreux] biens et services, de sorte que son dernier grand marché — du moins dans le monde développé — est l’Europe », a-t-il déclaré.

« La Chine a donc un intérêt politique et économique très clair à essayer d’entraîner l’Europe vers l’est plutôt que vers l’ouest », a-t-il ajouté.