Pesticides, subventions PAC : les cultures de tabac sous le feu des critiques

À l’occasion de la journée mondiale sans tabac mercredi (31 mai), des ONG reprochent à l’UE de subventionner une filière en contradiction avec ses ambitions sanitaires et environnementales.

Euractiv France
Agriculture.,Fields,With,Cultivated,Tobacco,(nicotiana,Tabacum),In,The,Foothills
Comme tous les agriculteurs de l'UE, les cultivateurs de tabac touchent des aides PAC : 100 à 270 millions d’euros seront octroyés à la filière entre 2023 et 2027. [Gestiafoto / Shutterstock]

À l’occasion de la journée mondiale sans tabac mercredi (31 mai), des ONG reprochent à l’UE de subventionner une filière en contradiction avec ses ambitions sanitaires et environnementales.

Alors que les cultures de tabac reculent en Europe du fait de la chute de consommation de cigarettes, 12 pays de l’UE cultivent toujours cette plante tropicale, principalement l’Italie, l’Espagne et la Grèce.

De 400 000 tonnes en 1991, l’UE ne produisait plus que 140 000 tonnes en 2018, soit moins de 2 % de la production mondiale.

Comme tous les agriculteurs, les 26 000 tabaculteurs – dont 370 en France – en charge des 66 000 hectares de tabac européen ont droit aux subventions de la PAC. 100 à 270 millions d’euros seront ainsi octroyés à la filière entre 2023 et 2027.

Smoke Free Partnership, un rassemblement d’une cinquantaine d’organismes européens – dont l’Alliance contre le tabac ou la Ligue contre le cancer -, fustige ces « investissements douteux », alors que plus de 700 000 personnes meurent chaque année de la consommation de tabac dans l’UE.

Ce constat est partagé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). « Ces paiements incitent les agriculteurs à utiliser de vastes étendues de terres fertiles pour cultiver du tabac plutôt que des aliments sains, même s’il a été démontré que le tabac a un impact négatif sur la santé des personnes et sur l’environnement », souligne le Dr Gauden Galea, conseiller stratégique Europe à l’OMS.

Certains pays européens, comme la Bulgarie, la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro distribuent également des aides directes supplémentaires à la filière et autres subventions spécifiques. La Suisse a elle aussi distribué 32,62 millions de dollars de subventions directes entre 2015 et 2020.

Pour la directrice de la Smoke Free Partnership Lilia Olefir, il existe un « paradoxe politique entre les initiatives ambitieuses de l’UE, telles que le plan européen de lutte contre le cancer et la stratégie “de la ferme à la table”, et les pratiques actuelles qui sapent la résilience alimentaire et la santé publique ».

Pesticides et nicotine

De plus, les organismes militants reprochent à la culture du tabac de consommer beaucoup de produits phytosanitaires et de libérer dans l’environnement de la nicotine, un puissant neurotoxique dont les effets négatifs sur les abeilles ont été maintes fois démontrés.

Une récente étude menée en Italie montre que la nicotine des champs de tabac contamine les cultures vivrières alentour. Les chercheurs évoquent ainsi une « menace potentielle pour la santé de la population ». Le contact répété avec la nicotine peut également, dans certains cas, provoquer chez les exploitants et ouvriers agricoles la maladie du tabac vert (STV), une forme d’intoxication observée en particulier en Italie et en Pologne.

Contacté par EURACTIV, Thierry Bonnet, responsable technique pour Tabac Feuilles de France, une coopérative qui rassemble des producteurs de tabac dans la moitié nord du pays, reconnait que certains tabacs « riches en nicotines » – le tabac brun en particulier – peuvent provoquer des « allergies », ce qui n’est pas le cas du tabac blond de Virginie, une variété majoritaire en France et qui s’impose en Europe.

Concernant l’usage des pesticides, le représentant de producteurs tente de rassurer. « En Europe, et surtout en France, nous avons affaire à de petites productions peu traitées, dont le tabac occupe entre 45 et 20 ha de culture – c’est très faible, par rapport à ce qu’on retrouve au Brésil, par exemple ».

En effet, c’est dans les pays tiers, où la production tend à s’installer, que les dégâts sont les plus marqués, alerte l’OMS. En Afrique, les productions de tabac ont augmenté de 20 % depuis 2005. En Afrique du Sud, mais aussi en Asie ou en Amérique du Sud : environ 5 % de la déforestation annuelle mondiale serait imputable à l’industrie du tabac.

« Les dommages environnementaux causés par la culture du tabac comprennent la perte irréversible de précieuses ressources naturelles. Les forêts, les plantes et les espèces animales sont toutes menacées par la perte d’habitat lorsque les terres sont défrichées pour la culture du tabac », interpelle le Dr Gauden Galea.

Chicha et culture vivrière

« C’est facile de s’en prendre à la base, nous subissons les mêmes attaques que les éleveurs à qui l’on reproche les émissions de CO2 », déplore de son côté Thierry Bonnet, d’autant plus que la filière française et européenne se réduit comme peau de chagrin.

En France, la production est passée de plus de 20 280 tonnes en 2010 à 3 500 en 2021.

Face à cette disparition progressive, les tabaculteurs européens tentent de trouver de nouveaux débouchés. Dans la coopérative Tabac Feuilles de France, 80 % des feuilles récoltées sont désormais destinées à la chicha (narguilé), fabriquée en Allemagne, et vendue au Moyen-Orient.

Ces nouveaux marchés de niche « permettent une meilleure valorisation de la production », la chicha ayant, selon la coopérative, « le vent en poupe sur les marchés internationaux de la chicha ».

Dans certains pays comme la Turquie – où les subventions au tabac ont été supprimées en 2002 – mais aussi la Bulgarie, les pouvoirs publics soutiennent la transition vers des cultures alternatives, afin de redonner des terres aux cultures vivrières, à l’élevage ou à l’industrie.

La Smoke Free Partnership appelle ainsi tous les gouvernements à soutenir davantage la transition vers des cultures durables qui renforcent la sécurité alimentaire mondiale.

« Nous avons besoin de nourriture, pas de tabac », lance la fondation à l’adresse des décideurs.