Pour Enrico Letta, l’Europe devient une « colonie financière » des États-Unis
La mainmise des États-Unis sur les données bancaires des citoyens européens et sa domination des systèmes de paiement mondiaux sont les signes que l’UE devient progressivement une « colonie financière » des États-Unis, selon l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta.
Selon l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta, la mainmise des États-Unis sur les données bancaires des citoyens européens et sa domination des systèmes de paiement mondiaux sont les signes que l’Union européenne (UE) devient progressivement une « colonie financière » des États-Unis.
Enrico Letta, dont le récent rapport sur le marché unique européen devrait fortement influencer le débat politique de l’UE au cours de la législature 2024-2029, a également averti que le refus des États membres d’abandonner le contrôle de leur secteur bancaire national pour favoriser un marché européen transfrontalier risquait d’exacerber la soumission financière de l’Europe vis-à-vis des États-Unis.
« Je pense que nous devenons progressivement une colonie en termes financiers », a déclaré l’ancien Premier ministre italien lors d’un évènement organisé par le think tank Bruegel, spécialisé sur les politiques de l’UE.
« Ce qui me semble étrange, c’est que dans tous les États membres [de l’UE], il y a une course pour hisser notre drapeau national. [Mais cela revient à] hisser notre propre drapeau en tant que colonies », a-t-il ajouté.
« Nous devons donc travailler de notre côté et quitter le statut de colonie, par exemple, du système financier et procéder à [davantage d’] intégration. »
Les États-Unis dominent le marché des paiements et des données financières
L’homme politique italien, qui préside actuellement l’Institut Jacques Delors de Paris, a souligné le fait que les transactions financières numériques se font actuellement presque exclusivement par l’intermédiaire de plateformes américaines, qu’elles soient effectuées entre des parties européennes ou américaines.
Cela implique également que le contrôle des systèmes de paiement numérique par les entreprises américaines leur permet non seulement de percevoir des frais élevés pour le traitement des transactions faites dans l’UE, mais aussi de s’approprier les données personnelles des citoyens européens, a expliqué Enrico Letta.
« Les plateformes américaines basées sur les données sont propriétaires de toutes nos données, et nous sommes une colonie pour elles », a-t-il affirmé.
Le rapport d’Enrico Letta sur le marché unique de l’UE, commandé par la présidente de la Commission et publié en avril, appelle les décideurs politiques européens à soutenir un marché européen pour le secteur financier — l’une des industries clés qui n’a pas été abordée lors de la création du marché unique dans les années 1990, avec les télécommunications et l’énergie. Enrico Letta a notamment suggéré de centraliser la supervision financière et d’harmoniser les régimes fiscaux et d’insolvabilité.
Les commentaires d’Enrico Letta mercredi interviennent dans un contexte d’inquiétudes croissantes concernant la baisse de la compétitivité de l’Europe par rapport aux États-Unis, comme l’explique en détail le rapport sur la compétitivité de l’Union rédigé par Mario Draghi, également commandé par Ursula von der Leyen et publié en septembre.
Dans la même veine, le président français Emmanuel Macron a mentionné à plusieurs reprises au cours de l’année écoulée que l’Europe risquait de devenir un « vassal » des États-Unis en raison de son incapacité à s’écarter de la politique de Washington à l’égard de Taïwan, une île autonome que la Chine considère comme faisant partie de son territoire.
En outre, certains analystes ont récemment affirmé que la réélection éventuelle de Donald Trump à la Maison-Blanche renforcerait également les arguments en faveur d’une fin de la dépendance excessive des États membres de l’UE à l’égard des États-Unis en matière de sécurité géopolitique.
L’intégration européenne avant l’intégration transatlantique
Enrico Letta a toutefois souligné qu’il n’y avait « rien d’anti-américain » dans son analyse et son utilisation du terme « colonie ».
Son propre rapport préconise un « marché unique transatlantique » — dont le développement, écrit-il, « n’est pas sans défis », mais présente un certain nombre « d’avantages potentiels en termes de croissance économique, de création d’emplois et d’influence mondiale ».
Cependant, mercredi, il a averti que la poursuite d’un marché unique commun à l’UE et aux États-Unis ne pourra se faire que si les États membres travaillent à l’intégration de leurs propres secteurs bancaires et, plus généralement, renoncent à leur souveraineté financière.
L’Italien a également indiqué que le développement d’un tel marché unique transatlantique deviendrait beaucoup plus difficile si Donald Trump, plutôt que l’actuelle vice-présidente Kamala Harris, était élu président en novembre.
« Je ne pense pas qu’avec Donald Trump il serait possible d’avoir un quelconque marché unique [transatlantique]. Je pense qu’avec Kamala Harris, nous pourrons ouvrir la discussion […] Mais bien sûr [nous ne pouvons] ouvrir la discussion que si nous ne sommes plus une colonie. »
Enrico Letta a également évoqué la réticence de l’Allemagne à permettre à la Commerzbank (banque universelle allemande), la deuxième banque du pays, d’être rachetée par la banque italienne UniCredit, comme un exemple notable du nationalisme bancaire des États membres de l’UE.
Il a également affirmé que le fait que les décideurs politiques et les médias qualifient la fusion proposée de « transfrontalière » est une grave erreur d’appellation et révèle des sympathies nationalistes latentes.
« Cessez de parler de fusion transfrontalière, car il n’y a pas de frontières au sein de l’Union européenne », a-t-il martelé. « Il ne s’agit pas d’une fusion transfrontalière, car il s’agit d’une frontière européenne. »
« Il s’agit d’un accord intereuropéen », a-t-il conclu.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]