Près de la moitié des Polonaises ont voté pour Karol Nawrocki, balayant tout espoir de réforme sur l’avortement

L’arrivée à la présidence du conservateur Karol Nawrocki constitue un revers pour les défenseurs des droits reproductifs en Pologne. Son élection, avec un large soutien de l’électorat féminin, compromet toute avancée en matière de légalisation de l’avortement.

EURACTIV Pologne
The founders of the abortion clinic are seen giving an
Les fondatrices de la clinique d'avortement Abotak. [Getty Images/Marek Antoni Iwaczuk_SOPA Images]

L’arrivée à la présidence du conservateur radical Karol Nawrocki constitue un revers majeur pour les défenseurs des droits reproductifs en Pologne. Son élection, avec un large soutien de l’électorat féminin, compromet toute avancée en matière de légalisation de l’avortement, au grand désarroi des militants pro-choix.

En Pologne, le président dispose d’un droit de veto sur les lois adoptées par le parlement, que seules une majorité des trois cinquièmes des députés peut renverser. Déjà sous la présidence d’Andrzej Duda, ancien membre de Droit et Justice (PiS) resté proche du parti, plusieurs réformes portées par le gouvernement pro-européen de Donald Tusk, arrivé au pouvoir en 2023, avaient été bloquées.

La défaite du centriste pro-choix Rafał Trzaskowski à la présidentielle prive Donald Tusk d’un allié clé pour surmonter ces blocages institutionnels. Sans majorité qualifiée, son gouvernement ne pourra mettre en œuvre plusieurs promesses phares de campagne, notamment la libéralisation du droit à l’avortement ou la réforme de la justice, dans un pays où les relations avec Bruxelles se sont détériorées entre 2015 et 2023 sous l’ère du PiS.

Pendant la campagne, Karol Nawrocki a clairement affiché son hostilité à tout assouplissement de la loi sur l’avortement. Il s’est engagé à ne pas promulguer le projet de loi porté par la coalition centriste, qui visait à rétablir le « compromis sur l’avortement », qui aurait légalisé l’avortement en cas de viol, d’anomalies fœtales graves ou de danger pour la vie de la mère.

« Promouvoir des anti-valeurs ou une culture de la mort plutôt que de la vie est un problème qui affecte la situation démographique de la Pologne », avait-il affirmé. « En tant que futur président, je ne peux pas permettre que des enfants atteints du syndrome de Down soient victimes d’avortements. »

Depuis sa victoire, Karol Nawrocki est resté silencieux sur la question. L’interdiction quasi totale de l’avortement, instaurée en 2021, reste inchangée. Elle n’autorise l’IVG qu’en cas de viol, d’inceste ou lorsque la vie ou la santé de la femme est gravement menacée.

Le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes a imputé à cette loi plusieurs décès qui auraient pu être évités et de grandes souffrances.

L’annonce de l’élection de Nawrocki a suscité la colère des mouvements pro-choix, notamment Abortion Dream Team, l’un des principaux lobbies en faveur des droits reproductifs en Pologne.

« Aujourd’hui, nous savons que les responsables politiques ne nous faciliteront pas la vie, ils pourraient même la rendre plus difficile », a indiqué le groupe Abortion Dream Team dans un communiqué après le scrutin. « La Pologne vient d’élire un nationaliste extrémiste à la présidence. La majorité a décidé que les droits humains pouvaient attendre. Après les élections de 2023, nous espérions que l’État cesserait de nous persécuter et nous offrirait au moins un certain soutien. »

L’électorat féminin

Fait notable : Karol Nawrocki a séduit une part importante de l’électorat féminin. Selon un sondage Ipsos, 47,2 % des femmes — contre 55,5 % des hommes — auraient voté pour lui.

Faute d’accès légal à l’IVG dans leur pays, de nombreuses Polonaises se rendent à l’étranger pour avorter, notamment en Allemagne, en République tchèque ou en Slovaquie, où des cliniques leur proposent des services et parfois un soutien logistique. D’autres se tournent vers les pilules abortives fournies par des organisations comme Women on Web ou Abortion Without Borders, malgré les risques juridiques et les interceptions douanières.

À Varsovie, une nouvelle clinique d’avortement appelée Abotak a ouvert ses portes près du parlement polonais. En mai, l’eurodéputée française Manon Aubry (LFI, La Gauche au Parlement européen) et la députée française Mathilde Panot ont symboliquement remis des centaines de pilules abortives et de contraceptifs d’urgence à l’établissement.

Une occasion manquée

Pour les défenseurs du droit à l’avortement, la défaite de Rafał Trzaskowski, maire pro-choix de Varsovie, marque une occasion manquée. Le gouvernement de Donald Tusk avait promis de légaliser l’avortement jusqu’à la 12e semaine de grossesse, une mesure phare soutenue par son partenaire de coalition, La Gauche (Lewica).

Mais les divisions politiques et l’absence de majorité parlementaire, ainsi que le blocage du président sortant Andrzej Duda ont bloqué toute avancée.

« Je ne peux pas pardonner à Donald Tusk le fait que nos intérêts n’aient pas été protégés », a déclaré Natalia Broniarczyk, membre de l’Abortion Dream Team, sur la radio TOK FM.

« Les responsables politiques ont clairement montré qu’ils ne s’intéressaient pas à nous en tant que personnes, mais uniquement à conserver le pouvoir, et qu’ils étaient prêts à tout pour y parvenir », a-t-elle ajouté.

Les espoirs d’une réforme législative étant compromis, Natalia Broniarczyk estime que la voie à suivre passe par la mobilisation populaire, le renforcement des réseaux de soutien et la mise en place de solutions alternatives pour les personnes dans le besoin.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]