Sécurité alimentaire, santé, défense, industrie… Comment Bruxelles se prépare aux crises
Face aux pandémies, aux risques de coupures d’électricité ou encore à la guerre, Bruxelles tente d’anticiper les prochains chocs majeurs afin d’éviter que l’Europe ne soit prise au dépourvu.
Un document stratégique présenté mercredi 9 juillet détaille les contours de cette ambition. Il regroupe une série de plans visant à renforcer les stocks européens, qu’il s’agisse de vaccins, d’antibiotiques, de missiles ou encore de lithium. Ce document, qui fait partie d’une série d’une trentaine de documents couvrant différents secteurs, évoque également les efforts visant à constituer des réserves de matières premières essentielles dont l’industrie a besoin pour continuer à fabriquer des produits stratégiques de haute technologie.
Baptisée « Préparation 2030 », cette stratégie survient alors que l’OTAN alerte sur un possible conflit impliquant la Russie d’ici trois à cinq ans.
« Plus vous vous préparez, moins vous paniquez », a déclaré la commissaire européenne chargée des situations de crise, Hadja Lahbib, lors d’une conférence de presse au Parlement européen à Strasbourg.
« C’est une première pour l’UE », a-t-elle souligné, avant d’ajouter que le but de la stratégie est de « garantir que les produits essentiels qui assurent le bon fonctionnement de nos sociétés soient toujours disponibles ».
Domaine militaire
L’un des volets majeurs de cette stratégie s’intitule « coopération civilo-militaire ». Il encourage un meilleur partage d’informations entre les États membres et la Commission afin de coordonner plus efficacement les mesures de stockage. Bruxelles souhaite ainsi faciliter les échanges entre capitales pour s’assurer que les réserves civiles puissent, le cas échéant, répondre à certains besoins militaires.
Pour ce qui concerne le matériel strictement lié à la défense — munitions, missiles ou systèmes de défense aérienne —, le modèle de référence pour le stockage reste le programme européen pour l’industrie de défense (EDIP), doté d’un budget de 1,5 milliard d’euros. Ce programme offre un cadre pour anticiper les pénuries et intervenir rapidement en cas de rupture d’approvisionnement.
Cela pourrait s’appliquer, par exemple, aux munitions, aux missiles ou aux systèmes de défense aérienne.
Toutefois, un obstacle de taille demeure : les données sur les stocks militaires sont jugées « très sensibles », comme l’a rappelé un haut responsable européen, mardi 8 juillet. Certains États membres rechignent à partager ces informations classifiées, ce qui freine la capacité de Bruxelles à dresser un état des lieux précis des besoins.
« À ce stade, nous disposons d’informations limitées sur les stocks nationaux », a ajouté le fonctionnaire, raison pour laquelle la Commission ne fixe pas de délai pour l’établissement des listes. Le calendrier dépendra de la volonté des capitales d’échanger des informations.
Santé
En parallèle de la stratégie globale sur les stocks, la Commission européenne met aussi l’accent sur les préparatifs face à d’éventuelles urgences sanitaires, à travers un document dédié aux contre-mesures médicales.
L’exécutif propose d’élaborer une liste indicative de stocks recommandés pour chaque État membre : vaccins, traitements, équipements de protection (comme les masques), ou encore dispositifs de diagnostic. Un « système de renseignement robuste » est également en préparation pour mieux détecter les menaces sanitaires à venir, en lien avec l’Autorité européenne de préparation et de réaction en cas d’urgence sanitaire (HERA) et l’OTAN.
Par ailleurs, un accélérateur de développement pour les contre-mesures médicales devrait être lancé d’ici la fin de l’année, avec une enveloppe financière encore à définir. L’initiative HERA Invest — menée en collaboration avec la Banque européenne d’investissement (BEI) — pourrait aussi doubler ses moyens, pour atteindre 200 millions d’euros, afin de favoriser la recherche et la production de vaccins ou de traitements innovants.
La stratégie se concentre sur quatre menaces sanitaires principales : les maladies à transmission vectorielle telles que le paludisme, les maladies liées aux conflits armés et les maladies respiratoires et contagieuses, telles que la Covid-19 ou la variole du singe.
Elle accorde également une attention particulière à la résistance aux antimicrobiens (RAM), considérée comme la « pandémie silencieuse » de l’UE. Cependant, l’intégration de la constitution de stocks d’antibiotiques dans le futur dispositif européen reste floue, notamment au regard de la future législation sur les médicaments essentiels.
Alimentation
Sur le plan alimentaire, le document ne dresse pas encore de liste claire de produits agricoles, d’engrais ou de pesticides considérés comme stratégiques pour la continuité de la production.
Toutefois, dans le chapitre consacré à la coordination, le texte fait référence à la nécessité d’« approfondir et formaliser » une stratégie existante — le mécanisme européen de préparation et de réaction en cas de crise alimentaire (EFSCM) — afin de « renforcer l’échange d’informations, la transparence et la solidarité en matière de stockage » entre les pays membres de l’Union et le réseau d’agences.
Dévoilé en 2021, l’EFSCM est un plan d’urgence pour l’approvisionnement alimentaire qui vise à remédier aux faiblesses mises en évidence pendant la pandémie de Covid.
L’UE a déjà souligné l’importance de l’agriculture en tant que question clé pour la sécurité. Dans le plan de préparation aux crises présenté en mars dernier, la Commission a conseillé aux ménages de disposer d’un « kit d’urgence » comprenant des réserves alimentaires suffisantes pour survivre « pendant au moins 72 heures » sans aide extérieure en cas de crise.
Sécurité énergétique
Bien que la sécurité énergétique soit évoquée dans le document, les mesures concrètes relèvent d’initiatives parallèles — comme le règlement sur l’approvisionnement en gaz ou les feuilles de route visant à réduire la dépendance énergétique envers la Russie.
En revanche, la stratégie de stockage propose la création d’un centre dédié aux matières premières critiques. Celui-ci aurait pour mission de coordonner les achats et les réserves de matériaux essentiels listés dans la loi sur les matières premières critiques, comme le lithium ou les terres rares.
Au-delà des goulets d’étranglement immédiats qui se produiront en cas de crise, ces matières sont nécessaires pour maintenir la production de batteries pour véhicules électriques ou d’aimants permanents pour les éoliennes.
Pour l’instant, la stratégie de l’UE repose sur des partenariats stratégiques et la coopération par le biais de plateformes internationales telles que l’Agence internationale de l’énergie (AIE), outre la constitution de stocks de « certaines marchandises, telles que les terres rares », jusqu’à ce que les chaînes d’approvisionnement perturbées se soient adaptées.
Dans un rapport publié au printemps 2025, l’AIE a constaté que les minéraux critiques étaient de plus en plus concentrés entre les mains de quelques fournisseurs, avec la Chine en tête. Les restrictions à l’exportation de matières premières imposées par Pékin ont déjà entraîné des pénuries dans certaines régions.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]