Sommet européen : le Premier ministre belge plus difficile à convaincre que Donald Trump

Les dirigeants européens sont arrivés au sommet de Bruxelles jeudi 23 octobre avec un certain optimisme, Donald Trump s’étant enfin rapproché de leur position sur la guerre en Ukraine en sanctionnant plusieurs compagnies pétrolières russes. Mais l’ambiance a vite changé à cause du Premier ministre belge, Bart De Wever, qui a bloqué un accord clé pour aider Kiev.

/ EURACTIV.com
EU Leaders’ Summit
Le Premier ministre Bart De Wever (au centre). [Getty Images/Dursun Aydemir_Anadolu]

La Commission européenne espérait progresser sur son prêt de 140 milliards d’euros pour l’Ukraine, financé par les avoirs russes gelés détenus en Belgique. Bart De Wever a cependant refusé d’avancer sans garanties que tous les États membres de l’UE partagent les risques juridiques et financiers, que les fonds russes soient remboursés à Moscou si nécessaire (si le Kremlin verse des réparations à l’Ukraine), et que les actifs russes situés ailleurs dans l’Union soient également exploités.

« Si ces trois exigences, qui me semblent tout à fait raisonnables, sont satisfaites, alors nous pourrons aller de l’avant. Sinon, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir […] pour empêcher cette décision », avait averti Bart De Wever à son arrivée au sommet européen jeudi.

Lors d’une conférence de presse dans la soirée, il a expliqué avoir demandé à ses collègues qui était « prêt » à prendre ces responsabilités, avant d’affirmer que la question « n’avait pas suscité un enthousiasme débordant autour de la table ».

Quelques heures plus tôt pourtant, les dirigeants de l’UE étaient enhardis par une bonne nouvelle provenant de Washington. Donald Trump a enfin décidé de sanctionner de grandes compagnies pétrolières russes, après des mois d’efforts diplomatiques menés par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, pour persuader le président américain de prendre ses distances avec Vladimir Poutine et d’intensifier la pression sur Moscou pour mettre fin à la guerre.

La décision du Premier ministre slovaque Robert Fico de lever son veto sur le 19e paquet de sanctions de l’Union contre le Kremlin, et l’annulation d’un sommet de paix Trump-Poutine envisagé à Budapest, avaient également nourri cet optimisme.

Décision reportée

Une première version des conclusions du sommet des dirigeants européens demandait à la Commission de présenter « dès que possible » des « propositions concrètes » pour le prêt de réparation. Mais, face à l’opposition belge, les dirigeants ont reporté la décision sur le prêt à décembre.

Le texte final du sommet a été édulcoré, ne mentionnant plus l’utilisation directe des actifs russes, mais seulement « des options de soutien financier fondées sur une évaluation des besoins de financement de l’Ukraine ».

À l’issue du sommet, Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen, António Costa, ont tenté de présenter sous un jour positif cet échec.

La présidente de l’exécutif a affirmé que le prêt de réparation restait la principale préoccupation des dirigeants, même si les conclusions n’y faisaient pas référence. « Il est ressorti très clairement de la discussion que si l’on examine les options, il s’agit […] de savoir comment utiliser les actifs immobilisés », a-t-elle déclaré, tout en admettant qu’« il existe toujours d’autres options ».

Elle a également affirmé que le mot « options » faisait référence à d’autres moyens de rendre le prêt de réparation viable.

« Nous nous sommes mis d’accord sur le “quoi”, c’est-à-dire le prêt de réparation. Nous devons travailler sur le “comment”, c’est-à-dire comment le rendre possible », a-t-elle ajouté.

Poussant encore plus loin la réalité politique, Antonio Costa a affirmé que « personne n’a opposé son veto à quoi que ce soit ». « L’Ukraine disposera des ressources financières nécessaires pour se défendre dans un avenir prévisible », a-t-il assuré, ajoutant que les dirigeants devraient prendre une « décision finale » lors du prochain Conseil européen, le 18 décembre.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky qui était également invité à participer au sommet, s’est montré optimiste. « Le dialogue n’a peut-être pas été simple, mais il a été très bon », a-t-il commenté, ajoutant qu’il espérait utiliser l’argent du prêt pour renforcer la production nationale d’armes de l’Ukraine.

« Nous sommes le poulet le plus gras. Mais il y a d’autres pays dont les actifs sont immobilisés. Aucun d’entre eux n’a fait preuve de transparence », a martelé Bart De Wever.

Le prêt de réparation, soutenu par l’Allemagne, la France, les États baltes et la Commission européenne, est considéré par ses partisans comme une bouée de sauvetage essentielle pour Kiev qui évite de faire appel aux contribuables européens.

Bart De Wever se défend

S’adressant aux journalistes après la réunion à Bruxelles, le nationaliste flamand a déclaré que la Belgique était déjà exposée à des risques dans le cadre d’un autre programme de prêt — piloté par le G7 — de 45 milliards d’euros utilisant les bénéfices des actifs russes détenus par Euroclear, la chambre de compensation basée à Bruxelles, où se trouve la plupart des avoirs russes immobilisés.

« Je ne suis pas un bad boy », a ironisé Bart De Wever, faisant référence à un article de Politico qui l’avait qualifié de « mauvais garçon » qui pourrait perturber le sommet européen. « Nous sommes les meilleurs. Si vous parlez d’actifs immobilisés, nous sommes les meilleurs, de loin. »

Au cours d’une conférence de presse d’une heure qui s’est prolongée après minuit, le dirigeant belge a suggéré que la réputation de son pays avait été « calomniée » par ses homologues européens qui, selon lui, ont accusé la Belgique de bloquer le plan à des fins lucratives.

Il a ajouté que des responsables ukrainiens et américains avaient appelé son gouvernement au sujet d’allégations selon lesquelles la Belgique tirait profit de ces actifs.

« Nous recevons ces commentaires de la part des Ukrainiens… [et] du Trésor américain, qui nous appelle pour nous demander : “Qu’en est-il de l’argent des impôts ? Vous profitez de cette guerre” », a expliqué Bart De Wever. « Ce n’est pas quelque chose qu’ils ont inventé eux-mêmes. Ce sont des collègues qui nous dénigrent dans notre dos. Ce n’est pas très agréable. »

Réitérant sa demande de « solidarité » européenne, Bart De Wever a noté que ses préoccupations avaient été reprises jeudi par la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde.

Selon lui, la condition « probablement la plus importante » était que les États membres garantissent que la Russie puisse être remboursée immédiatement si elle venait à retrouver l’accès à ces avoirs — une demande qui « n’a pas suscité un enthousiasme débordant autour de la table ».

Le Premier ministre a également exhorté les autres États membres et les alliés occidentaux à s’engager à utiliser les avoirs russes relevant de leur juridiction.

« Si l’on additionne les avoirs des autres pays, on obtient exactement le même montant que celui de la Belgique. Que se passe-t-il avec tout cet argent ? Rien. Je pense donc qu’il faut cesser de se rejeter la responsabilité », a-t-il conclu.

Nicoletta Ionta, Magnus Lund Nielsen, Kjeld Neubert, Aurélie Pugnet, Laurent Geslin, Elisa Braun, Jacob Wulff Wold, Charles Cohen et Nikolaus J. Kurmayer ont contribué à la rédaction de cet article.

(asg)