Souveraineté alimentaire en sauce globale : comment la France réinvente un totem altermondialiste

Le concept de souveraineté alimentaire est devenu l’idée phare de la présidence française en matière d’agriculture et était déjà présent dans le plan national de relance et de résilience, cofinancé par l’UE.

Euractiv France
This article is part of our special report "Le plan de relance Européen et le secteur agricole"
French President Emmanuel Macron visits farm in Burgundy
« Il n’y a pas de souveraineté plus importante que celle de nourrir son propre peuple », a déclaré le ministre de l'agriculture français Julien Denormandie. [<a href="https://webgate.epa.eu/thumb.php/56717390.jpg?eJw1jrsOwjAQBP_lagrbZ8ePDqUBiYBEkIAKOcamQRSEVIR_Z0lENVrPnu_eVC8plHjv84LqFQUi8ERBAucJmzUFBWwh8-N2GfqIToNkKiste_GLh6nbTtW2pqCBZn6Dej0H_H-c9Z6CFQKx-YsdBHVaVay9S8xJdNlflSjJFGNysUVGxhacSoodu1EpX5kxZgyZlLTjaGVS9PkCXRQzOg~~" target="_blank" rel="noopener">[EPA-EFE/MARIN]</a>]

Le concept de souveraineté alimentaire est devenu l’idée phare de la présidence française en matière d’agriculture et était déjà présent dans le plan national de relance et de résilience, cofinancé par l’UE.

La France reprend un concept né dans les années 1990 en opposition à la mondialisation, et en lui redonnant un second souffle à coloration mondialiste.

La définition originale, élaborée en 1996 par l’organisation Via Campesina et développée au cours des années suivantes jusqu’à la déclaration de Sélingué au Mali en 2007, met l’accent sur la dimension locale. Ainsi, la durabilité environnementale, sociale et économique n’a de sens que si elle est rapportée aux marchés locaux ou nationaux.

Pour la nouvelle souveraineté alimentaire, telle que la conçoit la présidence française, tout cela doit être considéré à l’échelle mondiale et pas seulement locale.

En outre, le Green Deal européen, la grande vision de la politique industrielle qui vise à transformer la façon dont nous produisons et consommons en Europe de manière durable, devrait être considéré comme un levier pour affirmer les normes et les exigences de production de l’UE dans le monde entier.

Pour les Français, il faut que la question soit discutée lors de forums internationaux, tels que la Commission du Codex Alimentarius, l’OMC et les accords commerciaux bilatéraux. C’est ce qu’a indiqué un document présenté par la France et appuyé par les autres ministres de l’agriculture lors du Conseil « Agriculture » du 21 février 2022, insistant sur la nécessité de renforcer la cohérence entre le Green Deal, la politique agricole commune (PAC) et les politiques commerciales européennes.

Le mot clé est la réciprocité : si l’UE impose de nouvelles conditions en matière d’environnement, de santé et de bien-être animal aux agriculteurs européens, il faut exiger la même chose de ceux qui exportent vers l’Europe. Avec la présidence française de l’UE, la souveraineté alimentaire est en train de passer d’une politique de résistance à une politique de pouvoir.

Dimension nationale de la souveraineté alimentaire

Un exemple de cette approche peut également être trouvé au niveau national, comme nous l’a annoncé Carole Labbé, analyste des données économiques à la Représentation de la Commission européenne à Paris lors de la conférence organisée par EURACTIV, « Quelle place pour le secteur agricole dans le plan de relance européen ? ».

Dans France Relance, le plan français de relance et de résilience cofinancé par l’UE, « il y a un soutien à la stratégie nationale sur les cultures des protéagineuses : on est dans les objectifs du Pacte Vert, avec une volonté de réduire la dépendance aux importations des protéines végétales, je pense au soja, et une volonté de rééquilibrer le cycle de l’azote, en permettant aussi de contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet serre liées à la déforestation importé ». 

Dans France Relance, il existe également un programme d’investissement soutenu par l’État sur l’innovation, plus particulièrement sur l’agriculture responsable et la souveraineté alimentaire. Un autre exemple consiste à utiliser le levier des questions environnementales d’intérêt mondial, comme la lutte contre la déforestation, pour encourager une plus grande transparence dans la traçabilité de la viande bovine provenant de pays tiers, comme le Brésil.

L’idée est née d’une conférence organisée à Bruxelles par la présidence française de l’UE et Interbev, l’organisation interprofessionnelle française du secteur du bétail et de la viande.

« Nous devons ouvrir la voie à une meilleure traçabilité » de la viande bovine « également avec la proposition de règlement sur la déforestation importée », a déclaré à cette occasion le ministre français de l’Agriculture, Julien Denormandie.

La proposition de la Commission interdirait l’importation d’un certain nombre de produits (bœuf, bois, cacao, café, soja, huile de palme) s’ils sont liés à la déforestation.

Lors de la même conférence, Nathalie Chaze, de la direction générale de la santé de la Commission européenne, a rappelé qu’avec la stratégie « de la ferme à la table », l’exécutif européen « s’est engagé à envisager l’hypothèse d’imposer des restrictions à l’importation sur la base de critères environnementaux », mais que cela peut se faire sur « des questions considérées comme légitimes au niveau mondial », c’est-à-dire reconnues comme des urgences mondiales (climat, déforestation, mais aussi lutte contre l’antibiorésistance).

« Nous y travaillons », a conclu le fonctionnaire européen, faisant référence à un rapport qui sera présenté par la Commission européenne en juin sur les marges réelles d’une telle initiative dans le cadre des règles du commerce international.

Clauses miroir

Si le concept de souveraineté alimentaire est clair, la méthode à employer pour l’atteindre ne l’est pas. La présidence française va jusqu’à proposer des clauses miroirs : imposer à leurs partenaires commerciaux les mêmes exigences de production, identiques, des agriculteurs et éleveurs européens.

« L’idée peut être intéressante, mais gare aux secousses », a commenté Sébastien Abis, directeur du Club Demeter et chercheur associé à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques).

« Si l’UE impose des clauses miroir », explique-t-il, « elle doit le faire en sachant qu’elle subira des revers de la part de ses partenaires commerciaux ». Car si la souveraineté alimentaire devient une politique de puissance, alors « il faut penser en termes de force géopolitique », a affirmé M. Abis. Il a d’ailleurs récemment publié avec ses collaborateurs la publication annuelle Demeter 2022, sorte de « Bible » française de la géopolitique de l’alimentation.

« Si nous voulons influencer les autres avec nos normes environnementales », a avancé M. Abis, « nous ne pouvons pas réduire la force de l’agriculture européenne », qui repose sur « un modèle construit grâce à la PAC et aux politiques commerciales de ces 50 dernières années, qui est très fort parce qu’il est basé sur la quantité et la qualité de la production ».

« Il est très important de placer à côté de ce modèle une vision comme le Green Deal, mais attention à ne pas faire de l’Europe un continent d’herbivores dans un monde de carnivores, c’est-à-dire disperser le pouvoir de le secteur agricole européen », a-t-il ajouté.

Le concept de souveraineté alimentaire semble bien présent dans l’orientation de la France. « Il n’y a pas de souveraineté plus importante que celle de nourrir son propre peuple », a déclaré le ministre français Julien Denormandie, devant la commission de l’Environnement du Parlement européen à Strasbourg le 15 février.