Succession de Boris Johnson : quelles conséquences pour l'UE ?

Le fait que les Premiers ministres puissent être élus uniquement par les 150 000 membres du parti des Tories est certainement l'une des singularités de la démocratie britannique.

EURACTIV.com
Britain’s Next Prime Minister: The ITV Debate
À la différence de 2019, lorsque Boris Johnson était toujours donné grand favori pour remporter le soutien des fidèles du parti, cette fois-ci, il n’y a pas de favori clair. [Handout photo/EPA/EFE]

Les ténors du Parti conservateur britannique aiment à dire que leurs membres constituent « l’électorat le plus sophistiqué du monde ». Le fait que les Premiers ministres puissent être élus uniquement par les 150 000 membres du parti des Tories est certainement l’une des singularités de la démocratie britannique.

À la différence de 2019, lorsque Boris Johnson était toujours donné grand favori pour remporter le soutien des fidèles du parti, cette fois-ci, il n’y a pas de favori clair.

L’ancien ministre des Finances Rishi Sunak bénéficie d’un plus grand soutien auprès du grand public, ainsi que parmi les députés conservateurs. La ministre des Affaires étrangères Liz Truss dispose quant à elle actuellement d’une courte longueur d’avance parmi les membres du parti conservateur.

Après un début de campagne timide, Liz Truss a récupéré des soutiens au fur et à mesure que d’autres candidats de la droite du parti étaient éliminés, au terme d’une campagne médiatique coordonnée dans les médias de droite par ses alliés visant à affaiblir sa rivale Penny Mordaunt.

Les experts et les membres du parti s’attendent à une campagne acerbe et personnelle, remplie de coups bas.

M. Sunak a accusé Mme Truss de pratiquer une « économie de conte de fées » après qu’elle a promis des baisses d’impôts et fait référence à son passé de membre du parti libéral démocrate pro-européen.

Mme Truss, quant à elle, s’est attaquée à l’éducation privilégiée de M. Sunak et l’a qualifié de socialiste pour avoir augmenté les impôts afin de réduire le déficit budgétaire créé par les dépenses liées à la Covid-19.

Les perspectives de leadership de M. Sunak ont presque été compromises par les révélations selon lesquelles sa femme avait demandé un statut fiscal de non résident afin d’éviter de payer des impôts au Royaume-Uni alors même qu’il était ministre des Finances. On peut par conséquent s’attendre à ce que l’équipe de Mme Truss exploite cette situation dans les semaines à venir.

Le référendum du Brexit continue d’être une ligne de division fondamentale dans la politique britannique, et en particulier au sein du parti conservateur.

M. Sunak a fait campagne pour le Brexit, tandis que Mme Truss, bien que toujours discrète sur le sujet, était en faveur du maintien du pays dans l’UE. C’est pourtant elle qui a obtenu le soutien du groupe de parlementaires conservateurs les plus farouchement eurosceptiques, le European Research Group (ERG).

Après trois années de gouvernement de M. Johnson, la question qui se pose est de savoir ce que l’un ou l’autre des deux candidats pourrait signifier pour les relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Ces relations ont été fragilisées d’abord par le processus de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, puis par une série de différends concernant la mise en œuvre du nouvel accord commercial entre l’Union européenne et le Royaume-Uni et le protocole sur l’Irlande du Nord.

En termes de mesures concrètes, ni Mme Truss ni M. Sunak ne semblent vouloir rapprocher le Royaume-Uni de Bruxelles.

Mme Truss a gardé l’œil sur la course à la direction du parti conservateur pendant la majeure partie de l’année et les observateurs estiment que cela explique en partie pourquoi elle fut à l’origine du projet de loi visant à passer outre le protocole sur l’Irlande du Nord qui fait actuellement l’objet d’un débat au Parlement britannique. Le projet de loi sur le protocole est populaire auprès des partisans du Brexit et il semble presque certain qu’il sera adopté à l’automne.

Par ailleurs, une fois Première ministre, Mme Truss devrait rendre la pareille et satisfaire ses partisans, l’ERG et la droite conservatrice.

Depuis 2016, Mme Truss s’est vite reconvertie en partisane convaincue du Brexit et, en tant que secrétaire d’Etat au Commerce international entre 2019 et 2021, elle a été chargée de négocier la transposition des accords commerciaux de l’UE avec les pays tiers dans le droit britannique.

Ayant réalisé la majeure partie du travail sur les pactes commerciaux du Royaume-Uni avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les accords avec les États-Unis et les États du pourtour du Pacifique seront probablement une priorité pour elle. Le projet de « Global Britain » de M. Johnson, dont la portée politique n’a jamais été à la hauteur de sa rhétorique, pourrait être relancé sous la présidence de Mme Truss.

C’est toutefois M. Sunak dont les promesses politiques initiales semblent plus susceptibles d’éloigner le Royaume-Uni de l’UE.

Il s’est engagé à réformer toutes les lois de l’UE toujours en vigueur qui imposent une lourdeur administrative inutile et entravent les entreprises, d’ici les prochaines élections générales. En réalité, il est peu probable de voir ces réglementations être brûlées vives.

En effet, définir ce qui n’est pas nécessaire — la réglementation REACH sur les produits chimiques impose des charges administratives mais est indispensable à la protection de la santé des personnes, par exemple — est une tâche difficile et il faudrait dans chaque cas mobiliser les syndicats, les chefs d’entreprise ou les deux.

Cela contribue à expliquer pourquoi une telle déréglementation massive est une promesse que trois Premiers ministres conservateurs successifs ont faite puis discrètement abandonnée.

Une promesse qui a plus de chances d’être tenue est celle de M. Sunak visant à supprimer les réglementations sur les services financiers, dont la plupart ont été adoptées par l’UE à la suite de la crise financière de 2008-2009. L’objectif est d’amorcer une croissance du secteur financier semblable à celle observée dans les années 1980, après le « big bang » de la déréglementation du gouvernement de Margaret Thatcher.

Le Royaume-Uni se rapprocherait ainsi davantage d’un « Singapour de la mer du Nord », auquel de nombreux partisans du Brexit ont toujours aspiré.

Parallèlement, sa promesse d’abandonner l’adhésion du Royaume-Uni au régime de protection des données de l’UE, le RGPD, au profit d’un régime moins contraignant, risquerait d’annuler l’« accord d’adéquation » permettant un flux continu de données entre le Royaume-Uni et l’UE.

Les relations entre Bruxelles et Londres ont été caractérisées par un manque de confiance, résultant souvent de la capacité de M. Johnson à défaire ou simplement à revenir sur des accords.

Son successeur n’amènera pas le Royaume-Uni à se rapprocher de l’UE en termes de politique — seul un changement de gouvernement peut le faire — mais le ton, la confiance et la bonne foi seront probablement plus solides sous la nouvelle direction.