Visas pour le Kosovo : une erreur d'interprétation des propos d’Emmanuel Macron crée l’agitation

Le discours d’Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse en marge du sommet UE-Balkans à Tirana a provoqué une certaine agitation en Albanie et au Kosovo, faisant craindre une suspension unilatérale de la libéralisation des visas pour le Kosovo, qui doit entrer en vigueur le 1er janvier 2024.

Euractiv.com
French President Emmanuel Macron visits Albania
De gauche à droite : le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre de l’Albanie Edi Rama [EPA-EFE/MALTON DIBRA]

Le discours du président français Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre albanais Edi Rama en marge du sommet UE-Balkans à Tirana a provoqué une certaine agitation en Albanie et au Kosovo. Une erreur dans la traduction a fait craindre une suspension unilatérale de la libéralisation des visas pour le Kosovo, attendue depuis longtemps et doit entrer en vigueur le 1er janvier 2024.

Après être arrivé au sommet du Processus de Berlin qui s’est tenu à Tirana, Emmanuel Macron a rejoint Edi Rama pour signer plusieurs accords entre les deux pays.

Lors de la conférence de presse, le sujet de la situation entre le Kosovo et la Serbie a été abordé. Emmanuel Macron a alors déclaré : « Je le dis avec beaucoup de clarté : nous avons fait un geste de confiance sur la question des visas. Elle est suspendue, pour ce qui est de la France, au respect de la parole donnée et la parole aujourd’hui n’est pas tenue. J’attends un vrai engagement de ces deux autorités pour avancer dans les prochaines semaines. C’est la condition même de la paix dans toute la région ».

Ces propos ont été traduits en albanais et largement interprétés comme une décision unilatérale et définitive du président français de suspendre la libéralisation des visas pour tous les citoyens du Kosovo.

Sollicité par les médias, l’Élysée a ensuite pu clarifier la situation. À la question de savoir si Emmanuel Marcon avait suspendu la libéralisation ou comptait le faire, ce dernier a répondu que ce n’était pas le cas. « C’est un processus technique et une discussion à avoir avec nos partenaires européens ».

Les services du président français ont aussi précisé : « Le président s’est exprimé sur les tensions entre la Serbie et le Kosovo. Il a dit quelles étaient nos exigences. Dans ce contexte et compte tenu du blocage de Pristina, le président a estimé que la question de la libéralisation des visas demeurait ouverte ». 

La décision d’accorder la libre circulation aux citoyens du Kosovo a été approuvée par la Commission européenne, le Parlement et le Conseil de l’UE et devrait entrer en vigueur à partir de janvier 2024. Elle ne peut donc pas être suspendue unilatéralement par un État membre. Il existe des procédures permettant de retarder ou d’arrêter la libéralisation, mais elles se heurteraient probablement à une forte résistance.

Les Pays-Bas n’ont entamé une telle procédure qu’une seule fois contre l’Albanie, mais elle n’a pas été approuvée par le Conseil. Une révision de la libéralisation n’est généralement envisagée que dans le cadre de règles relatives à des menaces portant sur l’immigration ou la sécurité, par exemple.

Le ministère des Affaires étrangères du Kosovo a également indiqué qu’il n’avait reçu aucune notification de suspension de la libéralisation.

Bien que l’on ait accepté l’idée d’une erreur de traduction, les analystes et les journalistes pensent que ses paroles étaient intentionnelles et qu’elles visaient à avertir le Kosovo qu’il devait se conformer à la ligne de l’Union européenne.

Euractiv a appris cet été que le Kosovo devait faire face à des mesures imminentes et qu’une suspension de la libéralisation des visas était également envisagée. Le Kosovo n’étant pas membre de l’UE ni même candidat officiel, la question de la libéralisation des visas est considérée comme une étape importante.

Par conséquent, les analystes estiment que les propos du président de la République visaient à envoyer un message au Premier ministre du Kosovo, Albin Kurti, ainsi qu’au peuple kosovar, afin qu’ils fassent pression sur leur gouvernement.

Les demandes de la France et de l’UE portent notamment sur la désescalade des tensions dans le nord, la tenue de nouvelles élections et la réduction du nombre d’unités de police spéciales.

Le président serbe Aleksandar Vučić a réagi à la polémique en déclarant qu’il ne souhaitait pas faire de commentaires, avant d’ajouter : « Merci à [Emmanuel] Macron pour beaucoup de choses, pour l’amitié dont il fait preuve à l’égard de la Serbie ».

L’eurodéputé néerlandais Thjis Reuten (Socialistes et Démocrates européens), rapporteur pour la libéralisation des visas au Parlement européen, a précisé que les citoyens du Kosovo pourraient bel et bien voyager dans les pays européens à partir du 1er janvier.

Il a également ajouté que la position de la France n’est pas la même que celle de l’UE mais que le président français n’a pas le pouvoir de changer la décision qui a été prise.

« La libéralisation des visas pour le Kosovo sera effective à partir du 1er janvier 2024. Cette décision a été prise à l’unanimité par le Conseil il y a plusieurs mois. La tentative de la France de révoquer cette décision n’est pas la position de l’UE, et le président Macron n’a pas le pouvoir de prendre unilatéralement de telles mesures », a déclaré M. Reuten.

L’eurodéputé socialiste affirme que cette attitude à l’égard de M. Macron n’aidera pas le dialogue entre le Kosovo et la Serbie et que sanctionner le Kosovo sera interprétée comme une incitation pour la Serbie à continuer de dresser des obstacles au processus de réconciliation.

« Ce geste irréfléchi perturbe la situation déjà incertaine du dialogue Belgrade-Pristina. Cette discussion ne devrait pas être intégrée à nos efforts de normalisation des relations entre la Serbie et le Kosovo, car elle n’a rien à voir avec cette normalisation. Elle inciterait la Serbie à entraver la normalisation nécessaire au lieu de l’engagement de bonne foi entre les deux pays, facilité par l’UE », a-t-il affirmé.

[Édité par Anne-Sophie Gayet & Davide Basso]