La question LGBT est trop grave pour faire du Qatar un bouc-émissaire mondial
Il y a lieu de s’alerter de toutes les atteintes qui peuvent être portées aux femmes, aux enfants, aux minorités religieuses et sexuelles. Il y a bien sûr lieu de sensibiliser, sans faiblir, à la question LGBTQI+ dans tout pays qui accueille un évènement de renommée internationale et sur lequel tous les projecteurs seront braqués pendant des semaines.
Il y a lieu de s’alerter de toutes les atteintes qui peuvent être portées aux femmes, aux enfants, aux minorités religieuses et sexuelles. Il y a bien sûr lieu de sensibiliser, sans faiblir, à la question LGBTQI+ dans tout pays qui accueille un évènement de renommée internationale et sur lequel tous les projecteurs seront braqués pendant des semaines.
Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques spécialiste du Moyen-Orient. Julien Tardif est professionnel du secteur social, sociologue et doctorant à l’Université de Nice.
C’est non seulement de notre devoir de dénoncer, mais c’est surtout de notre responsabilité, nous Européens, d’accompagner, d’aider des sociétés, des États, des cultures à progresser dans le sens de l’ouverture, de la tolérance et de l’acceptation de toutes les différences.
Dire cela peut paraître tout à fait idéaliste. Mais après moult polémiques, charger le Qatar qui accueille la Coupe du Monde pour les discriminations, violences, emprisonnements, qu’ils infligeraient aux homosexuels notamment, demande réflexion sur la véritable intention des ONG.
Pour les associations de droits de l’homme, le problème mondial, au temps T, c’est le Qatar. Pour les associations écologistes, c’est aussi le Qatar. Et pour les organisations de défense des droits LGBTQI+ ? Qatar aussi ! Un peu trop pour un seul pays non ?
Certes, le Monde arabe n’est pas un parangon de vertu en matière de tolérance à l’homosexualité et aux questions de genre plus largement. Beaucoup de pays, du Maghreb au Machrek, ont des lois, anciennes, qui l’interdisent, mais ne la sanctionnent pas forcément. Le plus dur reste évidemment le conservatisme de nombre de ses sociétés qui maintiennent un climat général de rejet.
Le Qatar a des lois poussiéreuses qui ne sont plus appliquées, même si la société a encore du mal à l’accepter. C’est rien de le dire. Mais ne faudrait-il pas dézoomer un peu nos attaques permanentes pendant que l’Arabie saoudite continue de lapider des femmes adultérines, que des jeunes homosexuels, tels Ihsane Jarfi, sont laissés pour mort à Lièges en Bleigque, dans nos villes occidentales ? Sans parler des statistiques annuelles de SOS-Homophobie en France, dévoilées chaque 17 mai, journée mondiale de la défense des droits LGBTQI+.
Que des parents, dans nos pays, France et Belgique comprises, mettent dehors leur enfant du jour au lendemain lorsqu’ils apprennent qu’il est « différent » et pas tel qu’ils l’auraient voulu, n’est-ce pas un problème également ?
Pas d’indignation sélective
La question plus globale des LGBTQI+ ne peut pas faire l’objet d’une indignation sélective et d’un acharnement partiel et partial contre le Qatar.
Comme dans tout le monde arabe, ce Royaume a longtemps été peu ouvert sur la question. Mais s’il est difficile d’être homosexuel dans tous les pays musulmans, il est aussi difficile d’être homosexuel en province ou en banlieue européennes, dans le monde catholique, juif ultra-orthodoxe (nous repensons à ce superbe film franco-israélien « Tu n’aimeras point » de Haim Tabakman sorti en 2009), comme dans des pays conservateurs ou dirigés par l’extrême-droite.
Au cœur même de l’Union européenne, Victor Orban, le premier Ministre hongrois n’organisait-il pas encore un grand référendum anti-LGBT en 2020 pendant que la Pologne ouvrait une « chasse aux gays » ?
Pourquoi s’acharne-t-on soudain sur Doha. Pourquoi ne l’avons-nous pas fait lors de la dernière coupe du Monde en Russie ? Les derniers Jeux Olympiques en Chine — où il est tout aussi mal vu et condamnable d’être d’une des catégories de la cause/voix LGBTQI+ ?
Il faut rappeler qu’au Qatar, il n’est pas possible d’être condamné à de la prison pour homosexualité. Pourtant, certains s’imaginent que les Qataris vont, pendant cette coupe du Monde, courir derrière les couples homosexuels.
Ils n’ont pourtant demandé que tenues correctes et comportements appropriés. À peu près comme dans une église non ? Mais parce que nous sommes occidentaux, nous devrions balayer les règles traditionnelles ?
La réalité est, qu’à travers le spectre actuel du Qatar, nous semblons vouloir régler tous nos comptes avec le monde musulman.
Qui n’a jamais été dans le monde arabe sait que la question est complexe, non spécifique au Golfe, encore moins au monde arabe, et que notre acharnement à distribuer la bonne parole, autant que de demander à extraire plus de pétrole, à faire de la surenchère permanente sur l’exportation de nos valeurs, se retournera, à terme, contre nous.
Le reste du monde, qui est aux ¾ très éloigné de nos démocraties et de nos valeurs, pourrait, face à notre paternalisme et moralisme, grignoter un peu plus encore les marges de notre espace de confort, de confiance, qui est aussi de l’arrogance ou de « l’archipélisation de la possibilité d’une démocratie idéale » comme l’écrirait le sulfureux Michel Houellebecq.
Il faut du tact pour faire passer un message, pas des coups de boutoir, ni un acharnement à court terme profitant d’une fenêtre médiatique. Il faut du temps long dans l’action et ne pas s’en détourner sitôt les projecteurs éteints.