L’UE s’apprête à mener une révolution climatique avec les réfrigérants naturels

Les efforts des eurodéputés pour réduire progressivement les gaz fluorés pourraient constituer la victoire climatique la plus importante de la décennie et éliminer les importations chinoises du marché européen des pompes à chaleur, affirme Davide Sabbaddin.

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Les gaz fluorés, qui sont de puissants gaz à effet de serre (GES), ont un potentiel de réchauffement global 25 000 fois supérieur à celui du CO2. Une bombe climatique à destruction massive, donc. [<a href="https://www.shutterstock.com/fr/g/hermannemilukas" target="_blank" rel="noopener">SHUTTERSTOCK/klikkipetra</a>]

Les efforts des eurodéputés pour réduire progressivement les gaz fluorés pourraient constituer la victoire climatique la plus importante de la décennie et éliminer les importations chinoises du marché européen des pompes à chaleur. 

Davide Sabbaddin est le principal responsable de la politique climatique au Bureau européen de l’environnement (BEE), fédération de 180 organisations environnementales situées dans les 38 pays, incluant les États membres de l’Union européenne, les pays candidats et quelques pays voisins de l’UE. 

Au-delà des discussions sur la décarbonation, dans lesquelles les émissions de carbone (CO2) retiennent toute l’attention, une bataille cruciale pour le climat est en cours : la règlementation des gaz fluorés.

Même si leur nom ne vous dit rien, les gaz fluorés sont omniprésents dans plusieurs aspects importants de notre vie quotidienne.

Ces gaz réfrigérants artificiels sont utilisés pour produire, importer et conserver nos aliments, chauffer et rafraîchir nos maisons et nos bureaux, transporter l’énergie que nous consommons, isoler nos bâtiments avec des mousses et conserver nos médicaments et nos vaccins.

Lorsque les gaz fluorés sont apparus sur le marché, c’était pour remplacer les substances appauvrissant la couche d’ozone (SACO) qui les avaient précédés et qui avaient été interdites par le Protocole de Montréal. Mais s’ils peuvent être utilisés pour rafraîchir sans endommager la couche d’ozone, ils contribuent en revanche au réchauffement de l’atmosphère.

Les gaz fluorés, qui sont de puissants gaz à effet de serre (GES), ont un potentiel de réchauffement global jusqu’à 25  000 fois supérieur à celui du CO2. Une bombe climatique à destruction massive, donc.

Pour continuer à protéger la couche d’ozone sans aggraver la crise climatique, les dirigeants mondiaux ont modifié le Protocole de Montréal en 2016 afin d’y inclure des objectifs de réduction progressive des gaz fluorés.

Nommé d’après la ville rwandaise où il a été signé, l’amendement de Kigali prévoit une réduction de 80 % des gaz fluorés sur une période de 30 ans.

Cette réduction permettra d’éviter une augmentation de 0,5 °C de la température mondiale d’ici la fin du siècle. Il n’y a guère d’autres actions en faveur du climat qui puissent donner des résultats aussi nets.

L’UE prend des mesures, mais il faut aller plus loin

Depuis des décennies, l’UE se targue d’avoir la politique la plus ambitieuse au monde en matière de gaz fluorés.

Grâce au règlement européen sur les gaz fluorés, les émissions causées par ces derniers diminuent chaque année depuis 2015. Cependant, les scientifiques exhortent les décideurs politiques à aller encore plus loin et à agir plus rapidement.

Le temps ne joue pas en notre faveur, et la révision en cours du règlement pourrait porter un coup sévère à ces substances destructrices du climat.

Les institutions européennes entament le dernier cycle de négociations sur l’élimination progressive des gaz fluorés et les esprits s’échauffent.

D’un côté, le Parlement européen souhaite accélérer l’élimination des gaz fluorés en prévoyant des réductions plus importantes à partir de 2024, afin d’aligner l’UE sur ses objectifs climatiques pour 2030 et sur l’accord de Montréal.

D’un autre côté, certaines industries s’opposent fermement à une réduction aussi rapide, avec l’Association européenne des pompes à chaleur en tête des détracteurs de cette mesure.

Les pompes à chaleur, qui sont des appareils à haut rendement énergétique capables de chauffer et de rafraîchir nos maisons sans dépendre des combustibles fossiles, sont de grandes alliées de la transition écologique. Cependant, leur dépendance excessive à l’égard des gaz fluorés, qui contribuent au réchauffement de la planète, constitue leur problème majeur.

Un problème que le règlement de l’UE pourrait résoudre en poussant le marché vers des alternatives plus respectueuses du climat et déjà produites en Europe.

Indépendance stratégique

Les gaz fluorés sont produits par une poignée d’entreprises multinationales, dont la plupart sont basées en dehors de l’UE.

En réalité, les fabricants étrangers de pompes à chaleur ont été les premiers à faire pression pour que le Parlement européen assouplisse sa position sur ce dossier.

Mais même si l’on fabriquait des gaz fluorés en Europe, les États membres resteraient largement tributaires des importations. Les gaz fluorés dépendent d’une matière première essentielle, la fluorine, dont la production est entre les mains de la Chine et d’autres fournisseurs étrangers.

Il est donc clair que l’utilisation des gaz fluorés sur le marché en pleine expansion des pompes à chaleur va à l’encontre de la stratégie de l’UE visant à accroître son indépendance au niveau des matières premières critiques et à attirer l’industrie verte en Europe. En réalité, elle placerait même l’une des « industries propres » les plus prometteuses de l’Europe sous la coupe de la Chine.

Si l’Europe a appris quelque chose des expériences tragiques de la pandémie et de l’invasion de l’Ukraine, c’est bien la nécessité de raccourcir les chaînes de production et d’accroître l’autosuffisance.

Avec l’élimination rapide des gaz fluorés proposée par le Parlement européen, l’industrie européenne des pompes à chaleur a une occasion en or de devenir totalement indépendante : l’adoption rapide de réfrigérants naturels (tels que les hydrocarbures, l’ammoniac et le CO2), qui ont un faible potentiel de réchauffement planétaire et peuvent être entièrement produits dans l’UE.

Le bon moment, le bon rythme

Certains affirment que la transition vers des réfrigérants naturels serait trop rapide. Mais ce changement intervient au bon moment et au bon rythme, tant pour la planète que pour les intérêts stratégiques de l’UE.

Le projet de Bruxelles d’installer 30 millions de pompes à chaleur au cours de cette décennie pour réduire la consommation de gaz fossile peut être une arme à double tranchant si ces pompes fonctionnent avec des gaz fluorés.

Par conséquent, la croissance rapide des pompes à chaleur doit s’accompagner d’une forte diminution de l’utilisation des gaz fluorés, car c’est le seul moyen d’éviter de compromettre nos propres efforts en matière de climat ou de nous enchaîner davantage à la Chine.

Les réfrigérants naturels sont même les alliés naturels des pompes à chaleur à haute température, l’une des solutions de décarbonation qui deviendront bientôt les plus populaires en Europe en raison de leur capacité à offrir efficacité et confort, même sans effectuer de travaux de rénovation.

Avec l’appel à la mobilisation de l’Europe contre la dépendance aux combustibles fossiles en faveur d’une amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments sur tout le continent, ces pompes à chaleur et la suppression de la bombe F [les gaz fluorés] sont appelées à jouer un rôle central.

En ce qui concerne la faisabilité de ces changements, les principaux acteurs industriels ont montré des signes de bonne volonté, malgré la polémique.

« Pour le marché résidentiel, il est absolument clair que nous n’avons plus besoin de gaz fluorés », déclarait Ingo Seliger, représentant du fabricant allemand de pompes à chaleur Viessmann, dès janvier 2023.

Les progrès rapides en matière de limitation des gaz à effet de serre fluorés ont également permis à l’Europe de consolider sa position de leader mondial dans la production de solutions d’origine naturelle. Grâce à l’interdiction d’un type de gaz fluorés à fort potentiel de réchauffement planétaire (les hydrofluorocarbures, ou HFC) imposée par le premier règlement sur les gaz fluorés, les solutions naturelles (comme le CO2 et les hydrocarbures) sont aujourd’hui les principaux réfrigérants utilisés dans le secteur commercial, comme les supermarchés, dans l’ensemble de l’UE.

À l’époque, certains acteurs de l’industrie s’étaient opposés à cette mesure législative.

Dans la course mondiale aux économies et industries zéro émission, l’UE doit consolider son leadership par des politiques audacieuses et des solutions climatiques d’avant-garde.

L’Europe a peut-être raté d’autres grandes étapes de la transition en cours, comme la fabrication de panneaux solaires, mais elle détient désormais le ticket d’or pour les pompes à chaleur écologiques — fonctionnant avec des réfrigérants naturels — et elle ne peut pas se permettre de faux pas.