L’Ukraine, la « start-up nation » européenne ?
L'Ukraine se révèle être à la pointe de la digitalisation des services publics, dont les outils accompagnent la vie de ses citoyens tout au long de la guerre. Eric Pestel affirme dans une tribune que le pays fait le pari de la numérisation pour faciliter son adhésion à l'Union européenne.
L’Ukraine se révèle être à la pointe de la digitalisation des services publics, dont les outils accompagnent la vie des citoyens tout au long de la guerre. Eric Pestel affirme dans une tribune à EURACTIV France que le pays fait le pari de la numérisation pour faciliter son adhésion à l’Union européenne.
Éric Pestel est secrétaire général de l’Association Renaissance européenne Paris.
L’invasion de l’Ukraine décidée par les autorités russes a bouleversé les schémas géopolitiques et a bouleversé les croyances européennes.
Les Ukrainiens ont convaincu par leur courage qu’ils se battaient pour leurs territoires mais aussi pour les valeurs fondamentales de l’Europe : la démocratie, l’état de droit, les libertés individuelles…
Les talents de communicant de Volodymyr Zelenski sont reconnus. En sensibilisant les dirigeants et parlements des pays les plus influents à sa cause d’abord en visioconférence puis plus récemment physiquement, le président ukrainien semble réussir à maintenir les soutiens internationaux dans le temps, et à les élargir.
Mais ce n’est pas tout.
Pour que les peuples, notamment européens, acceptent les efforts et les conséquences de la guerre, sur le long terme, l’Ukraine ne veut pas apparaître comme uniquement un demandeur de subsides ou d’armements, notamment vis-à-vis de l’Union européenne qu’elle souhaite ardemment rejoindre dès que possible.
En réalité, l’Ukraine veut même se présenter comme un contributeur voire un modèle notamment comme « état digital » pour l’Union européenne, comme l’a prouvé l’intervention de Mikhailov Federov, vice Premier ministre ukrainien pour l’Innovation, l’Education et le Développement technologique lors d’un débat récemment organisé par Dragos Turodache député européen Renew Europe en présence de Margarethe Vestager, Vice-présidente de la Commission européenne.
L’ambition digitale de l’Ukraine a été amorcée avant le déclenchement de la guerre. Le gouvernement avait voulu agir avec méthode : d’abord avec l’aide de l’Estonie, l’état le plus digitalisé de l’Union européenne, puis en « bench markant » les applications les plus populaires telles que Uber, Booking ou AirBnB. La création de nouveaux usages et l’apprentissage intuitifs des utilisateurs étaient les points qui intéressaient le plus les stratèges digitaux ukrainiens.
L’État a donc développé l’application universelle pour smartphone DIIA. Son omnivalence, de la création d’un compte bancaire à la réservation d’un taxi, n’est pas sans rappeler l’étendue des services de Wechat en Chine.
Les fondements étaient donc là quand il est apparu que le digital serait une arme clef pour résister et subsister. La digitalisation des passeports et des documents officiels ont permis de généraliser les processus de « e-evacuation » pour fluidifier les passages des check-points. Les propriétaires en zone d’occupation ou de destruction ont pu recevoir une aide via leur compte sur l’application ; les militaires, les médecins ou professeurs obtenir des prêts garantis à taux préférentiels.
L’application permet aussi de financer la guerre par l’émission d’obligations générales ou spécifiques pour l’acquisition d’un drone par exemple. Les obligations sont aussi remboursées sur le compte DIIA. Les options intégrées dans le jeu vidéo « Army of Drones » pour détruire les forces ennemies ont permis de récolter 3,5 millions d’euros pour contribuer à l’effort de guerre.
500 000 citoyens ont déjà signalé la présence d’occupants, les actions de collaborateurs ou des mouvements de troupes russes via « e-enemy » permettant ces extrêmes réactivité et efficacité des forces ukrainiennes qui impressionnent en Europe.
L’application contribue aussi au moral des citoyens et également à une information immédiate grâce à son canal radio et à sa chaîne de télévision digitaux malgré la destruction des antennes relais.
Mais si la digitalisation permet la résistance et le maintien de certains pans de l’économie en temps de guerre, le gouvernement pense aussi que cette transformation peut l’aider simultanément à répondre à certains critères d’adhésion et notamment ceux concernant la lutte contre la corruption.
En traçant et authentifiant les transactions et les différentes étapes notamment dans le secteur du bâtiment, DIIA élimine des poches de corruption et apporte de la transparence. Plus de deux millions de documents ont déjà été enregistrés. Il en ira bientôt de même pour les importations d’automobiles.
C’est en visant une société sans bureaucratie et sans argent liquide que l’Ukraine souhaite se défaire de la corruption et gagner sa respectabilité au sein de l’Union européenne.
Pour éviter que cette digitalisation ne génère d’autres zones d’opacité, le gouvernement n’a eu recours qu’à des développements en open source grâce à une petite équipe de 25 experts qui offre agilité et réactivité, et à une participation coordonnée des secteurs publics et privés.
Aussi impressionnante cette démarche volontariste et généralisée soit-elle, elle soulève des questions de cybersécurité et de protection des données avec un système qui relie et centralise autant de fonctions et de services.
Comme beaucoup de grandes entreprises ou d’administrations, le gouvernement ukrainien a recruté une équipe de « hackers » pour tester et détecter les faiblesses du système. Malgré les quelque 2 000 cyberattaques russes repérées, aucune n’a officiellement atteint ses objectifs.
Bien sûr l’état de guerre permet d’aller au-delà de certaines précautions qui seraient requises dans nos démocraties. C’est ainsi que l’Ukraine se pose en laboratoire pour une digitalisation de secteurs entiers de l’économie et de la société grandeur nature pour en évaluer les potentiels et les conséquences.
L’Ukraine espère que ces expérimentations lui permettront, après avoir gagné la guerre, de pouvoir conseiller les autres États membres et de devenir le premier pays de l’Union par le nombre de start-up par habitant.
L’Ukraine fait le pari que l’accélération de sa transformation digitale aura un effet d’entraînement sur toute l’Union.
C’est ainsi qu’au cœur de la guerre, le gouvernement offre une vision à son peuple et la propose à l’Union européenne.
Les avis et analyses présentés sont strictement personnels et n’engagent en rien les associations et mouvements du rédacteur