Quelle Union pour l’avenir de l’Europe ?

La seconde présidence slovène du Conseil de l’Union européenne touche à sa fin. Elle s’est déroulée dans un contexte sensiblement différent de celui de la première présidence slovène, au premier semestre de 2008.

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Le Secrétaire d’État slovène chargé des Affaires européennes, Gašper Dovžan [Parlement européen]

La seconde présidence slovène du Conseil de l’Union européenne touche à sa fin. Elle s’est déroulée dans un contexte sensiblement différent de celui de la première présidence slovène, au premier semestre de 2008, non seulement du fait de la modification du rôle de la présidence tournante du Conseil de l’UE induit par le traité de Lisbonne, mais principalement en raison de l’évolution du climat politique et de la situation géostratégique.

Gašper Dovžan est le secrétaire d’État slovène aux Affaires européennes.

À cette époque, nombreux étaient encore ceux qui croyaient, un peu naïvement, qu’après la chute du mur de Berlin et l’élargissement de l’Union en 2004, notre avenir ne serait que radieux, que la paix en Europe serait éternelle et qu’une prospérité indéfiniment croissante serait notre seule préoccupation. Cette illusion s’est pourtant dissipée face au conflit militaire entre la Russie et la Géorgie en août 2008, une période de crise politico-sécuritaire, économique et financière s’ensuivant. La quête de réponses face à ces crises n’a pas porté les fruits espérés, entraînant des divisions au sein de l’Union européenne. Les États membres de l’UE se sont trouvés sous la pression de migrations massives qui ont d’autant plus aggravé leur incertitude politique et ébranlé la confiance entre eux et les institutions européennes. Le retrait du Royaume-Uni de l’UE était un autre souci. Tout cela a sapé la confiance de l’Union dans sa capacité à relever rapidement et efficacement des défis communs.

Certains États membres ont réagi à cette situation en cherchant à compenser l’affaiblissement de la légitimité produite de l’UE par un renforcement de la légitimité dite entrante, ceci se reflétant dans le renforcement du discours sur l’état de droit ainsi que dans la mise en avant de politiques identitaires progressistes. D’autres pays européens se sont efforcés de compenser cet affaiblissement de la légitimité produite par des réalisations au niveau national, alors que certains dirigeants disposant d’une forte majorité parlementaire ont cherché des moyens d’accroître l’efficacité de leurs démocraties nationales. Cependant, cela n’a pas toujours mené vers une convergence politique au niveau de l’UE. Enfin, le monde a été frappé par la pandémie de la Covid-19 : après les très graves problèmes initiaux, nous avons peu à peu trouvé des moyens pour relever ensemble les défis y afférents en parvenant à un accord sur un fonds conjoint pour le financement de la relance de l’UE et en entamant la coordination de mesures, la distribution conjointe de vaccins, la mise en place des passes sanitaires numériques, etc.

Parallèlement à ces développements politiques, nous avons été témoins, lors de la dernière décennie, d’avancées technologiques sans précédent ainsi que de l’émergence de l’économie numérique, des plateformes en ligne et des réseaux sociaux dont les épicentres se trouvent en dehors de l’Europe. L’environnement géopolitique a également changé. Certains des plus grands pays de l’Asie-Pacifique, par leur hardiesse croissante sur les plans numérique, politico-sécuritaire et stratégique, ont remis en question l’architecture économique, financière et sécuritaire mondiale établie à la fin de la Seconde Guerre mondiale afin de protéger la sécurité et les valeurs de l’Europe libre. Le rapide essor industriel des pays en développement a également renforcé la pression sur l’environnement, en accélérant le changement climatique et intensifiant la concurrence pour les matières premières essentielles, notamment les ressources énergétiques dont toutes les économies ont inévitablement besoin pour croître. La détérioration de la situation démographique de l’Union européenne pourrait également affaiblir son potentiel économique global tant à moyen qu’à long terme. Dans ce contexte, il est évident que l’Union, qui s’est traditionnellement appuyée sur sa puissance économique douce, se trouvera devant une tâche ardue pour maintenir son rang mondial et éviter de glisser davantage vers une dépendance externe accrue.

Dans ces circonstances, les institutions européennes ont pertinemment réagi en mettant en place un processus organisé de débats sur notre avenir commun dans le cadre de la Conférence sur l’avenir de l’Europe qui a été lancée en mai 2021. La Slovénie considère qu’il s’agit d’un processus novateur visant à placer les citoyens européens au cœur même de ladite conférence, celle-ci étant de ce fait une réalisation importante. Nous sommes ravis de voir, après la mise en place d’une architecture structurelle assez complexe, le débat se concentrer enfin sur des questions de fond. Nous avons travaillé avec acharnement pour orienter le processus sur une voie permettant principalement aux citoyens de partager leurs opinions et recommandations soit par l’intermédiaire des panels de citoyens européens, soit par celui de la plateforme multilingue numérique créée spécifiquement à cet effet. En assurant la présidence du Conseil de l’UE et en coprésidant le conseil exécutif de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, la Slovénie a assuré une transparence maximale à ce processus et est parvenue à garantir la participation des représentants des partenaires des Balkans occidentaux en tant que parties prenantes au débat en plénière du mois d’octobre. En outre, le Forum stratégique de Bled, qui s’est tenu en septembre, a également été consacré au débat sur l’avenir de l’Europe. L’événement a rassemblé des représentants des pays aspirant à adhérer à l’UE qui ont eu l’occasion de prendre part à ce débat sur un pied d’égalité avec les autres participants. Je suis convaincu que la Conférence sur l’avenir de l’Europe s’achèvera avec succès durant la présidence française du Conseil de l’UE et que les institutions européennes examineront ensuite les conclusions en émanant pour amorcer leur mise en œuvre.

J’espère que la Conférence contribuera à nos efforts visant à relever ensemble les défis qui attendent l’Europe et je suis convaincu que la poursuite d’une intégration bien pensée est la voie à suivre. Elle devrait viser à renforcer la solidarité et la confiance mutuelle entre les États membres de l’UE pour préparer l’Union à de nouveaux élargissements, ceci étant essentiel pour l’avenir de l’Europe.

L’élaboration de politiques européennes au profit des citoyens et de leurs entreprises devrait demeurer au cœur du processus d’intégration. De nouvelles mesures d’intégration sont nécessaires, notamment en ce qui concerne la liberté d’établissement et la liberté de prestation de services dans l’ensemble de l’UE. Toutefois, je suis convaincu qu’il est capital de trouver un équilibre entre les défis communs et individuels pour avancer sur la voie de l’intégration, faute de quoi l’écart entre le centre et la périphérie pourrait davantage se creuser. Dans le modèle d’intégration fonctionnaliste, l’équilibre futur entre unification et harmonisation devrait être soigneusement examiné. D’une part, nous avons besoin d’une plus grande unité et efficacité face aux défis communs réels et externes, mais, d’autre part, nous avons également besoin de plus de souplesse pour mieux répondre aux différents défis aux niveaux interne et local par une mise en œuvre significative des principes de subsidiarité et de proportionnalité.

Les politiques européennes devraient correspondre aux véritables défis communs. Cela pourrait même nécessiter une analyse minutieuse visant à déterminer si l’Union doit disposer, outre son pouvoir décisionnel, d’un pouvoir exécutif dans certains domaines très limités. Dans ce contexte, il est capital que l’Union renforce son autonomie stratégique, tout en préservant les principes de l’économie de marché. Nous avons besoin de meilleures capacités conjointes face aux différents types de crises pour assurer la protection commune des frontières extérieures de l’UE et un approvisionnement fiable en matières premières rares et pourtant essentielles pour le développement technologique, à commencer par les ressources énergétiques. Il en va de même pour d’autres biens ayant une importance stratégique, tels que les denrées alimentaires, les médicaments, les vaccins, les microprocesseurs, etc.

Néanmoins, trop investir dans différentes adaptations institutionnelles de l’UE peut être contre-productif. Eu égard aux éléments susceptibles de renforcer la démocratie au niveau européen, il ne faut pas perdre de vue qu’il existe plusieurs niveaux de prise de décision démocratique au sein de l’UE et que ceux-ci diffèrent d’un État membre à l’autre. Un fonctionnement efficace et favorable à l’Europe sur les plans national, régional et local, le plus proche des citoyens, est également important pour notre avenir commun. Les identités nationales, les spécificités politiques et les contextes culturels, historiques et sociaux particuliers restent également importants. Il est erroné de croire que ces différences doivent être éradiquées. Nous devons apprendre à vivre avec elles, tout en poursuivant des politiques visant à nous rapprocher et non pas nous distancer les uns des autres à long terme. Les tendances démographiques doivent également être inversées faute de quoi il ne saurait y avoir de potentiel créatif garantissant le bien-être des futures générations et une vieillesse sûre pour notre génération. L’immigration n’est pas une solution durable qui serait acceptée à travers toute l’Union en tant que réponse appropriée et globale face à un tel défi.

La leçon que nous avons tirée du Brexit est que la désintégration n’est pas un scénario si impensable que cela. Toutefois, une telle démarche ne peut conduire qu’à l’affaiblissement de l’Union, celle-ci se repliant sur elle-même, et, progressivement, au déclin des États membres et de l’Union en tant qu’acteurs mondiaux. L’enchevêtrement des politiques et lois nationales et européennes est difficile à dénouer sans extrêmes risques et coûts sur les plans politiques, économiques et sécuritaires. À l’heure actuelle, toutes ces questions se reflètent très distinctement dans la situation délicate de l’Irlande du Nord : elle est une preuve tangible que l’UE constitue le meilleur cadre possible pour résoudre de manière significative et efficace des questions politiques restées en suspens en Europe. Les frontières entre les États membres de l’UE sont avant tout des points de jonction qui lient les différents pays et régions, tout en les aidant à profiter d’échanges. Il est donc nécessaire de mener à bien l’élargissement de l’UE aux Balkans occidentaux et de préparer l’Union à la poursuite de nouvelles demandes d’adhésion de la part des pays européens intéressés.

La voie de l’intégration qui mène à l’Union européenne n’est pas aussi évidente que cela : c’est le résultat de décennies de travail acharné et de dévouement de la part des institutions et des dirigeants politiques. Elle n’est pas parfaite, mais à l’heure actuelle elle est de loin le meilleur cadre politique, économique et juridique pour la coopération entre les pays et pour le règlement d’intérêts divergents en Europe. Nous devons donc faire de notre mieux pour préserver l’Union et mettre à profit ses réalisations pour qu’elle puisse demeurer la garante de la paix, de la stabilité et de la prospérité du Vieux Continent.