La commissaire sortante à la Transparence Věra Jourová revient sur ses années à Bruxelles

Dans un entretien accordé à Euractiv, la vice-présidente de la Commission européenne chargée des Valeurs et de la Transparence Věra Jourová — qui quittera bientôt ses fonctions — est revenue sur sa carrière politique et ses années passées au sein de l’exécutif européen.

EURACTIV.com
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Entre 2014 et 2019, Věra Jourová a été commissaire à la Justice, aux Consommateurs et à l'Égalité des genres. Lors de la législature actuelle (2019-2024), elle était chargée des Valeurs et de la Transparence et s'était vue accorder l'une des vice-présidences de la Commission. [Union européenne]

Dans un entretien accordé à Euractiv, la vice-présidente de la Commission européenne chargée des Valeurs et de la Transparence Věra Jourová — qui quittera bientôt ses fonctions — est revenue sur sa carrière politique et ses années passées au sein de l’exécutif européen.

Entre 2014 et 2019, Věra Jourová a été commissaire à la Justice, aux Consommateurs et à l’Égalité des genres. Lors de la législature actuelle (2019-2024), elle était chargée des Valeurs et de la Transparence et s’était vue accorder l’une des vice-présidences de la Commission.

Alors qu’un nouveau Collège des commissaires devrait bientôt entrer en fonction après avoir été approuvé par le Parlement européen, la commissaire tchèque sortante annonce qu’elle quittera la politique et prévoit de retourner à Prague pour enseigner à l’Université Charles.

État de droit

La décennie passée par Věra Jourová à la Commission européenne a été marquée par de nombreux bras de fer sur l’État de droit avec le gouvernement hongrois de Viktor Orbán et l’ancien gouvernement polonais du parti Droit et Justice (PiS, Conservateurs et Réformistes européens) en Pologne. Budapest et Varsovie ont toutes deux perdu l’accès à une partie des financements européens — bien que les fonds pour la Pologne ait depuis été débloqués.

« La Hongrie a été un casse-tête et la Pologne un crève-cœur. La Pologne a été un cas plus difficile pour moi », confie la commissaire sortante.

« En politique, nous restons des personnes, non ? Et les Tchèques sont très proches des Polonais — sans oublier la proximité de la langue et de la culture », ajoute-t-elle.

« J’ai été profondément attristée par chaque nouvelle mesure prise par la représentation de Jarosław Kaczyński [président du parti conservateur PiS] contre le système judiciaire indépendant », explique Věra Jourová.

En 2022, la Commission européenne a gelé une grande partie du financement européen destiné à la Pologne en raison de préoccupations concernant l’indépendance de la justice du pays. Cette décision faisait suite à sept années de querelles entre Bruxelles et Varsovie au sujet des décisions prises par le gouvernement du PiS.

Cette impasse politique n’a pris fin que cette année, en 2024, à la suite du « plan d’action » pour la réforme élaboré par le nouveau gouvernement entré en fonction en décembre 2023 et dirigé par l’ancien président du Conseil européen, Donald Tusk (Plateforme civique, PO/Parti populaire européen).

L’accès de la Hongrie au budget de l’UE reste aujourd’hui encore limité. Tant que les problèmes de corruption et de fraude ne seront pas résolus dans le pays, « nous ne pourrons pas leur envoyer l’argent », maintient Věra Jourová. « Là aussi, j’ai mal au cœur, car c’est l’argent qui pourrait aider les Hongrois », déplore-t-elle.

« Tout le monde n’a pas voté pour Viktor Orbán », rappelle la vice-présidente de la Commission, et « cet argent pourrait aider les Hongrois à bénéficier d’une meilleure éducation, d’un meilleur système de santé, d’une meilleure infrastructure et d’un meilleur environnement », explique-t-elle encore.

Règlementation des entreprises technologiques

Le vaste portefeuille de Věra Jourová, en particulier lors de son second mandat, lui a donné un rôle majeur dans la règlementation de plus en plus musclée de l’UE vis-à-vis des grandes entreprises technologiques, aux côtés de Margrethe Vestager, commissaire à la Concurrence, et de Thierry Breton, ancien commissaire au Marché intérieur.

Věra Jourová a notamment dirigé la rédaction d’un code de pratique pour le contrôle de la désinformation par les plateformes en ligne, dont X — anciennement Twitter — s’est retirée après avoir été rachetée par Elon Musk.

Dans une récente interview accordée à Politico, la commissaire sortante aux Valeurs et à la Transparence a qualifié l’entrepreneur américain de « promoteur du mal » pour avoir permis à X de devenir « la principale plaque tournante de l’antisémitisme ». Ce dernier a répondu en affirmant que « Věra Jourová est la quintessence du mal banal et bureaucratique ».

Revenant sur cet épisode pour Euractiv, elle reconnaît que la réponse d’Elon Musk — qui fait écho à la « banalité du mal » qu’Hannah Arendt voyait en Adolf Eichmann (criminel de guerre et membre du parti nazi sous le troisième Reich) — pourrait être une référence aux préoccupations concernant la censure qui pourrait s’opérer en vertu du règlement sur les services numériques (Digital Services Act, DSA) récemment adopté par l’UE.

La DSA est un règlement sur la modération des contenus qui oblige les grandes plateformes comme X à gérer le risque que leurs services soient utilisés pour diffuser des contenus illicites au sein des États membres de l’UE, en particulier des discours de haine. La Commission enquête actuellement sur X pour des infractions potentielles au DSA.

Mais outre-Atlantique, la Cour suprême américaine a estimé que les discours haineux étaient globalement protégés par le droit à la liberté d’expression garanti par le Premier Amendement de la Constitution américaine. La jurisprudence américaine fixe la limite aux menaces et aux incitations directes à la violence, plutôt qu’à la haine.

« Je respecte pleinement la Constitution américaine, mais il s’agit de la Constitution américaine, et l’Amérique n’a pas connu les camps de concentration », souligne Věra Jourová.

Selon elle, le cauchemar du nazisme démontre justement la nécessité de mettre en place des lois sur les discours de haine en Europe qui soient correctement appliquées. Elle s’oppose également à l’idée selon laquelle la haine est trop subjective pour être inscrite dans la loi ou confiée aux tribunaux.

« Si nous cessons de faire confiance aux tribunaux pour donner une interprétation appropriée, adéquate et compréhensible de ce qu’est la haine, nous perdrons la confiance élémentaire dont nous avons besoin dans notre société », avertit-elle.

« Je suis contre la censure, mais nous avons très clairement défini le discours de haine dans nos lois pénales depuis la guerre, il ne s’agit donc pas de censure », soutient la commissaire sortante.

En août, après qu’Elon Musk a annoncé une interview en direct sur X avec l’ancien président américain Donald Trump, Thierry Breton — encore commissaire à cette époque — lui avait envoyé une lettre prenant note de la rencontre à venir entre les deux hommes et rappelant au propriétaire de X ses obligations en vertu du DSA de l’UE.

La lettre de Thierry Breton a été accueillie par des accusations de censure, y compris de la part de membres du Congrès américain, d’organisations de la société civile et d’universitaires.

« J’ai été surprise par la lettre », confie pour sa part Věra Jourová à Euractiv. « Je n’aurais jamais écrit une telle lettre. »

Selon elle, la modération du contenu devrait être « neutre vis-à-vis de la politique ».

Une enfance passée sur liste noire

Věra Jourová a grandi dans la commune tchèque de Třebíč, une petite ville située à environ 70 kilomètres à l’ouest de la ville de Brno. Elle n’avait aucune ambition politique lorsqu’elle a commencé à étudier l’anthropologie culturelle à l’Université Charles en 1986 à Prague, trois ans avant la révolution de Velours qui a entraîné la chute du parti communiste en Tchécoslovaquie.

« Je ne pensais pas à faire de la politique parce que c’était encore un régime communiste », confie-t-elle. « Je n’ai été admise à l’université qu’après avoir changé de nom [via un mariage] et avoir eu un enfant, parce que mes parents étaient sur la liste noire. »

Son inscription sur liste noire résulte du fait que son père, traiteur dans un restaurant appartenant à l’État, avait refusé de suivre la ligne du parti communiste selon laquelle l’occupation soviétique de la Tchécoslovaquie en 1968 — qui a mis fin au Printemps de Prague — était une « aide fraternelle » et « l’acte nécessaire contre la contre-révolution », relate-t-elle. Son père préférait au contraire appeler les choses par leur nom : une invasion militaire.

« C’est la plus grande misère du régime bolchevique », affirme la commissaire sortante. « Les péchés des parents retombent sur la tête des enfants. »

« Après tant d’années, j’ai réalisé que je ne savais pas pourquoi j’étudiais, car je savais que le régime communiste ne me donnerait aucune chance. Soit vous rejoignez le parti communiste et vous avez alors une chance de faire carrière, soit vous restez à l’écart », souligne-t-elle. « Je n’aurais jamais rejoint le parti communiste. »

Le régime s’est effondré en 1989, en même temps que le communisme dans le reste de l’Europe, et Věra Jourová a fini par se frayer un chemin dans la politique tchèque.

Věra Jourová est entrée en politique lorsqu’elle a été nommée directrice adjointe du ministère du Développement régional, où elle a dirigé la section de l’intégration européenne jusqu’en mars 2006. Ses responsabilités comprenaient la direction de l’équipe tchèque chargée de négocier les fonds européens avec la Commission européenne et la Banque européenne d’investissement (BEI), ainsi que la gestion des fonds européens en République tchèque.

En 2006, elle a été accusée de corruption — plus précisément de mauvaise gestion des fonds structurels de l’UE. Elle a été placée en détention provisoire pendant plus d’un mois, mais l’affaire a été classée sans suite par manque de preuves.

« J’ai dû défendre mon nom par la suite, car il n’y avait aucune preuve. Ce n’était qu’une construction politique », explique-t-elle.

Elle confie avoir perdu 13 kilos au cours de ses 33 jours de détention. « Ce n’est pas un régime que je recommanderais à qui que ce soit », ironise-t-elle.

« J’écrivais des lettres à mes enfants tous les jours. Je n’en ai pas reçu, cela faisait partie de la pression psychologique exercée pour que je n’aie aucune chance d’entrer en contact avec le monde extérieur. »

Après avoir été innocentée, Věra Jourová a décidé de retourner à l’Université Charles, cette fois-ci pour étudier le droit. « J’avais besoin de quelque chose de nouveau après cette expérience horrible qu’est la garde à vue et l’idée que c’est la fin de la vie. »

Věra Jourová est ensuite devenue vice-ministre du Développement régional en 2014, un poste qu’elle a occupé pendant moins d’un an, puisque le gouvernement tchèque a proposé sa candidature pour rejoindre la Commission européenne cette année-là.

Pour Věra Jourová, l’épreuve qu’elle a vécue dans son pays est la raison pour laquelle le président de la Commission de l’époque, Jean-Claude Juncker, lui a confié le portefeuille de la Justice. « Il avait un sens de l’humour particulier », se souvient-elle.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]