« La situation de l’UE entraîne une inversion des relations avec la Russie »

Après la victoire controversée de Vladimir Poutine et les discrètes félicitations de certains dirigeants européens, Thomas Gomart, spécialiste de la Russie à l’IFRI, analyse les futurs rapports entre l’UE et la Fédération.

039230ef01800a6cfd514acf12be852a.jpg
039230ef01800a6cfd514acf12be852a.jpg

Après la victoire controversée de Vladimir Poutine et les discrètes félicitations de certains dirigeants européens, Thomas Gomart, spécialiste de la Russie à l’IFRI, analyse les futurs rapports entre l’UE et la Fédération.

Catherine Ashton, la Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, a soigneusement choisi ses mots pour réagir à la victoire de Vladimir Poutine, tandis que  José Manuel Barroso et  Herman Von Rompuy sont tous deux restés silencieux. Pensez-vous que le retour de M. Poutine va modifier les relations entre l’Union Européenne et la Russie ?

Il est important de noter que le premier dirigeant international à avoir félicité Poutine est Hu Jintao (président chinois, ndlr). Une gêne, voire un inconfort, ont été ressentis dans les capitales européennes pour prendre acte de la victoire de Vladimir Poutine. Cependant, ces hésitations n’entraîneront pas de modification substantielle des relations UE-Russie. La victoire  de Poutine est nette, malgré les conditions dans lesquelles se sont déroulées les élections.  

Sur le fond, cette réélection ne devrait pas modifier le cours des relations entre l’UE et la Russie  : l’UE demeure de loin le premier partenaire commercial de la Russie, et ce pays joue un rôle important dans les approvisionnements énergétiques des États européens.

La crise de la zone euro a-t-elle des conséquences sur le dialogue entre la Russie et l’UE ?

La situation intérieure de l’Union entraîne une inversion des relations. En termes de gouvernance politique, ou économique, l’UE ne dispose pas des mêmes arguments que dans les années 1990. Tandis qu’en 1998 la Russie faisait défaut et faisait l’objet de commisération de la part de l’UE, aujourd’hui c’est l’Union qui s’interroge sur la solidité de la zone euro. La Russie, elle, continue sur le chemin de la croissance. 

Cependant, les autorités russes ne « sur-jouent pas » cette situation, dans la mesure où elles ont compris que le pouvoir d’implication de l’Europe était limité. Elles ne souhaitent évidemment pas une explosion de la zone euro, qui aurait des conséquences néfastes sur leur économie.

La Russie entretient des relations stratégiques avec l’Allemagne, qui occupe une place centrale dans l’UE aujourd’hui. La relation avec l’Union Européenne passe-t-elle principalement par Berlin?

La Russie envisage l’UE comme un assemblage hétéroclite de pays avec lesquels il faut travailler de manière bilatérale, plutôt qu’un ensemble cohérent capable de mener une négociation.

C’est la raison pour laquelle la Russie considère Berlin comme une capitale prioritaire.

La relation entre les deux pays est devenue structurante sur l’ensemble pan-européen, et Moscou, d’une certaine manière, pèse sur la relation franco-allemande, beaucoup plus que par le passé. Il existe un courant en Allemagne qui considère que le développement de l’économie allemande passe par un resserrement très important des liens avec la Russie, et qu’il faut approfondir ces relations économique, financière et commerciale. 

Il ne fait pas de doute que la relation germano-russe va continuer à gagner en substance dans les années à venir.

M. Poutine envisage-t-il toujours de créer un Espace Economique Européen ?

Après 18 années de négociation, la Russie est entrée dans l’Organisation Mondiale du Commerce en janvier 2012. Un cap a donc été franchi pour l’approfondissement des relations UE-Russie.

Cependant, Vladimir Poutine défend un projet à double fond. D’abord, une union douanière avec le Kazakhstan et la Biélorussie. Ensuite, il dessine les contours d’un projet d’union eurasiatique encore flou, qui soulignerait la centralité de la Russie sur la place eurasiatique. C’est une manière de dire aux Européens que la relation entre l’UE et la Russie est importante, mais que le pays ne compte pas s’y limiter.

Les relations avec l’Europe sont donc reléguées au second plan ?

Une idée est claire dans le discours des autorités russes  : il faut mettre en valeur la Sibérie orientale, se projeter dans la zone Asie-Pacifique, il ne faut pas tout miser sur la relation avec l’Europe.

L’élection de Vladimir Poutine peut-elle faire évoluer le pays sur la Syrie ? 

Si la position russe devait évoluer, ce serait sous l’effet combiné de pressions américaines, israéliennes, des pays de la Ligue arabe, et accessoirement de Paris et Londres.

La Russie a une position très construite sur la Syrie. Elle estime que Français et Britanniques ont outrepassé le mandat des Nations unies en Libye et que leur intervention a provoqué une déstabilisation du pays, qui aurait des conséquences régionales beaucoup plus profondes dans le cas de la Syrie. 

M. Poutine est vu comme un président impopulaire en occident. Cette vision est-elle erronée? 

Vladimir Poutine vient de remporter une victoire et reste populaire. Bien que le socle de sa popularité connaisse une érosion, il n’est pas l’objet d’un rejet en Russie. Compte tenu de l’offre politique très limitée dans le pays, il reste aux yeux des Russes leur président, et le travail d’image véhiculée par les médias officiels continue à lui être bénéfique. Enfin, c’est un doyen de la scène internationale et il incarne indiscutablement la Russie, beaucoup plus que ne l’incarnait Medvedev.