Pékin n’observe que de très loin ce qui se passe en Afrique
Très présente en Afrique, la Chine se distingue des autres États et organisations internationales par la place prééminente de l’initiative privée. Un profil qui influence fortement la perception de ce nouvel acteur du développement en Afrique.
Très présente en Afrique, la Chine se distingue des autres États et organisations internationales par la place prééminente de l’initiative privée. Un profil qui influence fortement la perception de ce nouvel acteur du développement en Afrique.
Solange Guo Chatelard est une spécialiste des relations sino-africaines.
Des recensements de projets montrent que la Chine, au-delà de l’extraction de ressources, investit également en Afrique dans l’éducation, la santé… Cela rectifie-t-il l'image communément admise de la présence chinoise dans ce continent ?
L’éducation, l’infrastructure, la santé, l’agriculture…ont toujours accompagné les relations bilatérales entre la Chine et les différents pays africains depuis les années 1960.
Ce qui est nouveau, c’est l’aspect économique d’une coopération qui, historiquement, a été politique, c'est-à-dire fondée sur des principes idéologiques de solidarité « tiermondiste » dans un contexte de décolonisation et de guerre froide.
La Chine est désormais un investisseur en Afrique, elle espère contribuer à la croissance africaine car la sienne en dépend, tout comme la croissance européenne et celle des Etats-Unis dépendent à leur tour d’une croissance chinoise soutenue.
La Chine se projette sur les quarante ou cinquante années à venir et noue ou consolide des liens avec des partenaires qui prétendent partager la même vision et le même horizon. Elle se positionne donc différemment vis-à-vis de l’Afrique par rapport aux années 1960-1970. La base de données AidData reflète la composition hétéroclite de cette nouvelle réalité.
Que nous apprend donc cette nouvelle base de données ?
Il s'agit de l'un des premiers inventaires publics des projets d’investissements chinois en Afrique. Cette base de données s’inscrit dans une logique d’accroître la transparence des transactions financières de la Chine.
En tant que bailleur de fonds récemment arrivé sur la scène internationale, les critères de comptabilité de l’aide sont différents de ceux appliqués aux pays de l’OCDE.
Par ailleurs, la Chine n’a pas l’habitude d’enregistrer, de rapporter et d’évaluer ses propres données. Le manque de transparence de l’aide chinoise vient aussi du fait que les Chinois ne disposent pas de ces données eux-mêmes.
Cependant, il faut souligner un souci méthodologique notable. La base de données AidData reprend les projets de développement financés par la Chine entre 2000 et 2011, qui ont été annoncés dans les médias.
Cette méthode semble poser problème. Les sources médiatiques ne sont pas fiables, d’autant plus qu’il n’y a pas eu de vérification rigoureuse : on ne sait pas si les projets comptabilisés ont réellement été signés et mis en œuvre.
Quelles sont les raisons de la présence chinoise en Afrique ?
Nous n’arrivons pas à nous détacher de cette image, erronée, que la présence chinoise en Afrique est liée à l’Etat chinois, qu’il s’agit d’un monolithe, qu’elle serait le résultat d’une stratégie élaborée de bout en bout.
Bien qu’il existe un renforcement des relations bilatérales entre gouvernements, les acteurs chinois en Afrique sont, pour la plupart, des acteurs privés ou « hybrides », c'est-à-dire que les modalités de leurs liens à l’Etat ne sont pas toujours clairs.
Ce qui est certain, toutefois, c’est qu’ils sont plus préoccupés par la concurrence croissante sur le marché africain que par les slogans communistes de Pékin.
De même, l’objectif principal, pour le pouvoir central, est de s’assurer un accès aux ressources de matières premières, aux marchés, aux partenaires commerciaux qui entretiendront le taux de croissance en Chine.
Pékin n’observe que de très loin ce qui se passe en Afrique. Le gouvernement ne pose qu’un cadre très général, fournit des ‘guidelines’ pour encourager les entreprises chinoises à se développer, à s’internationaliser, à se forger une compétence qu’il n’aurait éventuellement pas développée en Chine.
Il est vrai qu’en termes de volumes d’investissement, (par exemple en Zambie), les projets officiels portés par le gouvernement représentent les montants les plus élevés. Mais, à y regarder de plus près, les acteurs privés sont quand même très nombreux à l’échelle locale.
Comment la Chine se distingue-t-elle des autres bailleurs de fonds présents en Afrique ?
Le gouvernement chinois encourage les entreprises publiques, privées et hybrides à répondre aux appels d’offre des gouvernements africains en leur proposant accès à des lignes de crédits.
Ces entreprises exécutent les appels d’offres et agissent, selon les circonstances, en sous-traitance, au nom des pouvoirs centraux, des provinces, des villes ou municipalités chinoises engagés sur le papier avec les autorités africaines.
Par conséquent, la Chine a un profil d’exécutant, contrairement aux bailleurs de fonds traditionnels qui interviennent en amont du projet et imposeront une série de conditions, relatives, par exemple, à la bonne gestion.
Cela ne pose-t-il pas des problèmes en termes de transparence et d'efficacité de l’aide ?
Il est vrai que depuis plusieurs décennies s’impose l’idée de l’appropriation de l’aide, selon laquelle les bénéficiaires définissent leurs besoins.
Parce qu’elle n’impose pas de ligne directrice et ne cherche pas à changer les besoins du pays où elle intervient, la Chine agit très rapidement. C'est un avantage, mais il se traduit par l'entrée dans une logique de développement accéléré. Ainsi, en Zambie, les Chinois ont construit de nombreux centres de formation agricoles, des hôpitaux, des écoles mais ils sont restés inutilisés.
Cependant, on constate que l’agenda reste fixé par les bailleurs de fonds. On le voit par exemple dans le secteur de la santé, où les problèmes traités suivent la trajectoire définie par les bailleurs : traitement du paludisme, puis du SIDA, puis des problématiques liées au genre…
Si aujourd’hui des projets sont signés, financés, réalisés, grâce à la Chine, le degré d’efficacité de son impact est principalement la responsabilité du gouvernement local.
Les critiques formulées à l’encontre de la Chine ne seraient donc pas justifiées ?
La Chine n’a pas le même mode opératoire dans les pays en développement. Elle combine des prêts à taux préférentiel, des dons, de l’assistance technique, à des crédits à l’exportation.
Cette manière de structurer les contrats est étrangère aux donateurs occidentaux, qui font une distinction nette entre le public et le privé. Les Chinois sont surtout guidés par le pragmatisme.
Ces critiques traduisent notamment le déclin de la prépondérance européenne sur leur ancienne arrière-cour, l’Afrique. Elle leur renvoie en réalité leur propre image.