Pour John Kerry, les taxes carbone aux frontières sont « une piste qu'il est légitime d’explorer »
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) proposé par l’UE est un instrument qu’il est « légitime » d’envisager, et les États-Unis « explorent » eux aussi cette voie.
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) proposé par l’UE est un instrument qu’il est « légitime » d’envisager, et les États-Unis « explorent » eux aussi cette voie. « Il se peut que ce soit un instrument que nous n’ayons pas d’autres choix que d’employer si d’autres États ne se montrent pas assez sérieux en matière de réduction des émissions de carbone », a expliqué John Kerry lors d’une interview accordée à EURACTIV.
John Kerry est le premier envoyé spécial du président américain pour le climat. Il a été nommé sous l’administration de Joe Biden en janvier 2021. Il s’est entretenu avec le rédacteur en chef de la rubrique énergie et environnement d’EURACTIV, Frédéric Simon.
Vous étiez à Bruxelles pour discuter de la diplomatie climatique mondiale après le sommet de la COP26 qui a eu lieu le mois dernier à Glasgow. Comment l’Europe et les États-Unis peuvent-ils convaincre des pays comme l’Inde, qui est le pays qui se montre le plus réticent à adopter des mesures pour lutter contre le changement climatique et qui a rejeté à la dernière minute les propositions relatives au charbon ? Quel type d’initiatives avez-vous proposé pour convaincre ces pays et les persuader de rehausser leurs ambitions en matière d’action climatique ?
Tout d’abord, permettez-moi de dire que l’Inde ne voulait pas ou ne pouvait pas dire qu’elle pouvait s’engager à « éliminer progressivement » le charbon, car c’est tout ce dont le pays dispose.
Ils étaient donc nerveux à ce sujet, mais ils ont accepté une « réduction progressive » du charbon dans le Pacte de Glasgow pour le climat. C’est la première fois dans l’histoire de la COP26 que la Russie, l’Inde, la Chine et d’autres pays qui utilisent le charbon parlent réellement d’une « réduction progressive » de l’utilisation du charbon.
Or, pour une sortie progressive du charbon, il faut d’abord diminuer progressivement son utilisation. Je me contenterai donc d’une année de réduction progressive de leur utilisation du charbon, à condition que celle-ci soit réelle. Nous devons nous appuyer sur cela pour continuer à mettre l’accent sur la nécessité de s’affranchir de la dépendance aux combustibles fossiles, et en particulier les combustibles fossiles sans dispositifs d’atténuation. S’il n’y a pas de captage, d’utilisation et de stockage, cela pose un problème.
Nous nous concentrons donc, avec l’UE et Frans Timmermans, sur la manière d’accélérer les mesures d’atténuation. 65 % de la production économique mondiale s’est engagée à maintenir l’objectif de 1,5 °C inscrit dans l’accord de Paris sur le climat.
Nous devons maintenant nous adresser aux autres pays, ceux qui font partie des 35 % restants. Les réductions ne doivent pas être réalisées en un an ou au cours d’une réunion à Glasgow, mais bien au cours des neuf prochaines années, du moins c’est ce que disent les scientifiques.
Nous pouvons donc parvenir à une réduction mondiale de 45 % ou plus et maintenir l’objectif de 1,5 °C. Avec Frans Timmermans, nous nous efforçons de coopérer avec d’autres pays pour les inciter à accélérer leur réduction, à rehausser leurs objectifs et à nous aider à atteindre l’objectif fixé à Glasgow qui est de maintenir l’augmentation des températures à 1,5 °C.
Quel type d’initiatives l’UE et les États-Unis vont-ils donc proposer pour persuader ces pays ?
Eh bien, laissez-moi vous donner un exemple. Dans le cas de l’Inde, le premier ministre Narendra Modi s’est engagé à produire 450 gigawatts d’énergie renouvelable au cours des dix prochaines années. Nous avons établi un partenariat avec l’Inde, ainsi qu’avec les Émirats arabes unis et d’autres pays, pour les aider à atteindre cet objectif aussi rapidement que possible en leur fournissant des fonds et des technologies. Frans et moi avons donc discuté de la manière dont nous pouvons coordonner nos efforts et nous associer à cette action afin d’accélérer le processus.
À Glasgow, les États-Unis ont été l’un des pays qui n’a pas signé l’accord visant à éliminer progressivement le charbon d’ici le milieu du siècle. Pouvez-vous expliquer la raison de ce choix ? Comment les États-Unis peuvent-ils convaincre les autres s’ils ne montrent pas eux-mêmes l’exemple ?
Eh bien, tout d’abord, nous avons signé et approuvé la décision qui fait très clairement mention d’une « réduction progressive ». Nous étions donc d’accord avec cela.
Nous ne pouvions cependant pas accepter la formulation « élimination progressive » en raison du pouvoir qui nous est conféré par notre constitution. En fait, nous sommes déjà engagés dans cette élimination progressive du charbon, mais notre Constitution ne nous permet pas de donner des instructions à nos états pour y arriver, ce n’est tout simplement pas constitutionnel. C’est du moins la lecture qu’ont fait nos avocats de cette situation.
Nous avons donc expliqué que nous n’étions pas contre cet objectif et que nous essayions aussi d’aller de l’avant. Le président Joe Biden a fixé l’objectif très ambitieux de décarboner totalement le secteur de l’électricité d’ici 2035. Nous avons fermé plus de 500 centrales au charbon au cours des sept dernières années et il n’en restera que plus que 100 au terme des 10 prochaines années.
En d’autres mots, nous faisons et allons le faire des efforts. Toutefois, nous ne pouvons simplement pas signer quelque chose qui demande un pouvoir légal que nous n’avons pas.
Pour en revenir à l’Europe, le nouveau chancelier allemand, Olaf Scholz, a prêté serment mercredi. Il a notamment suggéré, au début de l’année, alors qu’il était ministre des Finances, de créer un « groupe climatique » qui réunirait des nations industrialisées telles que l’UE, le Japon et les États-Unis pour mener la lutte contre le changement climatique mondial. Que pensez-vous de cette idée ? Les États-Unis seraient-ils intéressés d’adhérer à un tel groupe ?
Nous sommes intéressés par tous les efforts qui permettront d’accélérer la réduction des taux de carbone ainsi que la réduction de l’utilisation du charbon sans dispositif d’atténuation.
Et dans une certaine mesure, le Forum des économies majeures est une sorte de « groupe du carbone » dans le sens où les 20 États qui en sont membres représentent ensemble 80 % des émissions mondiales de CO2. Nous accueillons donc favorablement toute idée qui encourage une activité, un engagement, une attention particulière sur un sujet ou encore un partenariat accru. Et nous sommes prêts à discuter de tous les moyens possibles d’y parvenir.
En avril prochain, nous organiserons un sommet pour discuter de l’accélération de l’atténuation du changement climatique. Nous sommes impatients d’établir des partenariats avec le chancelier Olaf Scholz, et nous saluons son engagement ainsi que le leadership de l’Allemagne.
Il y a cinq minutes, je terminais ma rencontre avec la ministre des Affaires étrangères chargée des négociations sur le climat, Annalena Baerbock. Nous avons passé une demi-heure ensemble à Bruxelles le même soir. Elle effectue actuellement une tournée pour rencontrer ses homologues, et nous avons eu l’occasion de parler des prochaines étapes. Je pense que nous allons travailler de manière très coordonnée et maximiser nos efforts.
M. Scholz faisait probablement référence à la proposition de l’UE d’instaurer un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui consistera essentiellement à appliquer des droits de douane sur les marchandises importées de pays qui n’imposent pas de tarification comparable du carbone à leur industrie. Pensez-vous qu’un mécanisme d’ajustement aux frontières pour le carbone tel que celui proposé par l’UE soit un instrument légitime puisqu’elle se considère comme un leader en matière de climat ?
Absolument. Par ailleurs, nous y réfléchissons nous aussi en ce moment même. Le président Joe Biden a chargé notre équipe d’en évaluer pleinement toutes les implications et ramifications.
Nous estimons que c’était une bonne idée à mettre sur la table. Cependant, cela dépend beaucoup de la manière dont elle serait mise en œuvre, de ce qui serait mis en place exactement, et de comment inclure un nombre suffisant de personnes afin qu’elle soit significative.
Nous explorons donc cette voie, à l’instar d’autres personnes. C’est peut-être un instrument que nous n’aurons d’autre choix que d’utiliser si les autres États ne prennent pas suffisamment au sérieux la réduction des émissions de carbone.
Quel calendrier envisagez-vous ?
Il s’agit d’un calendrier à court terme car que nous avons d’importantes réunions à venir cette année, et 2022 sera l’année de l’élaboration des modalités basées sur le MACF que l’UE a mis en place, qui pourrait entrer en vigueur en 2023. Il va donc falloir travailler sur ce sujet à court terme.
En outre, je pense que les questions relatives à la tarification du carbone, au MACF et aux fuites de carbone seront au cœur des discussions l’année prochaine.
À Glasgow, l’Union européenne et les États-Unis ont pris la tête d’une initiative visant à réduire les émissions de méthane. En Europe, la Commission présentera la semaine prochaine une proposition visant à réglementer les fuites de méthane provenant du secteur pétrolier et gazier. Quelles sont les prochaines étapes du côté américain ? Prévoyez-vous une législation similaire aux États-Unis ?
Nous aurons une réglementation nationale sur le méthane, oui. À la Maison-Blanche, Gina McCarthy et son équipe y travaillent, et nous prévoyons de faire notre part en ce qui concerne la réduction des émissions de méthane pour concrétiser l’engagement que nous avons contribué à prendre. Nous nous joindrons à l’UE ainsi qu’à d’autres pour nous assurer que nous faisons notre maximum dans ce domaine.
Nous croyons beaucoup à l’initiative sur le méthane, c’est pourquoi nous l’avons lancée avec l’UE, et 110 pays y ont déjà adhéré.
Nous venons de conclure un accord avec la Chine à Glasgow. La Chine a accepté de concevoir, de mettre en œuvre et d’annoncer publiquement dans le courant de l’année prochaine un ambitieux plan d’action national sur le méthane, qu’elle devra par ailleurs soumettre à la COP l’année prochaine.
Nous sommes donc très désireux de continuer à faire progresser sur ce plan. Cela se ressent dans chaque conversation que j’ai pu avoir, que ce soit en Angleterre ces derniers jours, en Jordanie auparavant, ainsi qu’ici, à Bruxelles, en ce moment même. Je vais également discuter de cela à Paris. Nous sommes déterminés à intensifier autant que possible nos efforts en ce qui concerne le méthane.
Si nous parvenons à réduire de 30 % les émissions mondiales de méthane, cela équivaudra à réduire à zéro les émissions de toutes les automobiles, de tous les camions, de tous les avions ainsi que de tous les navires du monde d’ici 2030.
Il s’agit d’un enjeu énorme, puisque cela représente une économie de 0,2 °C sur le réchauffement de la planète. C’est également simple et peu coûteux à mettre en œuvre. Honnêtement, ce sera un objectif facile à atteindre. Et si nous parvenons à ce que chaque pays fasse sa part, nous pourrions même dépasser les 30 %, ce qui serait formidable. Nous nous engageons donc pleinement dans les efforts pour la réduction des émissions de méthane.