Sarah El Haïry : « sans biodiversité, pas d’Europe énergétique, industrielle et agricole »
ENTRETIEN. À l’approche des élections européennes, la résistance des partis conservateurs et d’extrême droite en tête des sondages s’accroit contre les mesures en matière de biodiversité de l’UE. La secrétaire d’État chargée de la Biodiversité, Sarah El Haïry, revient sur les objectifs français et européens en la matière.
COP28, Stratégie nationale Biodiversité, règlementation européenne sur les pesticides et la nature… la secrétaire d’État chargée de la Biodiversité, Sarah El Haïry, revient sur les temps forts de l’actualité en matière de biodiversité, à l’approche d’élections européennes cruciales pour le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal). Entretien.
Sarah El Haïry est secrétaire d’État chargée de la Biodiversité depuis juillet 2023 et vice-présidente du Mouvement démocrate (Modem, Renew Europe) depuis juillet 2022.
Euractiv France. Votre ministre de tutelle à la Transition écologique, Christophe Béchu, s’est rendu à la COP28 à Dubaï du 8 au 10 décembre. Quels sont les enjeux pour la biodiversité d’un sommet sur le climat ?
Sarah El Haïry. Les luttes en faveur du climat et de la biodiversité sont des combats jumeaux qu’il faut mener en même temps.
Le dérèglement climatique fait partie des cinq pressions qui dégradent la biodiversité selon l’IPBES [plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques].
Être extrêmement ambitieux sur le climat permet donc de réduire cette pression sur la biodiversité. Mais cela ne suffit pas. Nous devons aussi lutter contre l’artificialisation des milieux naturels et la déforestation, réduire les pollutions, lutter contre la surexploitation des ressources naturelles et l’introduction d’espèces exotiques envahissantes.
Y a-t-il un sujet « biodiversité » sur lequel il faut porter une attention particulière lors de la COP28 ?
Entre autres sujets, la préservation des forêts sera particulièrement scrutée. Avec la Stratégie nationale Biodiversité (SNB), nous avons l’objectif, en France, de planter 1 milliard d’arbres d’essences variées et adaptées au climat futur.
À Dubaï, nous avons par ailleurs signé des accords avec la Papouasie Nouvelle-Guinée, la République du Congo et la République démocratique du Congo pour la mise en place de contrats forestiers. Ils permettent de rémunérer au niveau international les pays qui accueillent des forêts primaires pour services environnementaux rendus à l’humanité.
Ces contrats comporteront également des « crédits biodiversité ». Or, plusieurs études concernant des crédits similaires, notamment en matière de carbone, ont montré leur inefficacité environnementale, voire un risque de greenwashing. Avez-vous pensé à des garde-fous ?
Oui, car la diversité des écosystèmes et des pressions qu’ils subissent rend la compensation de la biodiversité plus complexe que celle du carbone, plus facilement quantifiable.
Pour cette raison, nous avons réuni, avec mes homologues britanniques, dans le cadre d’une mission spéciale, des experts de tous bords pour tirer les conséquences des expériences de crédits carbone, faire converger des initiatives déjà existantes et trouver les bons indicateurs de préservation et de restauration de la biodiversité.
Ces crédits permettraient de lever de nouveaux fonds privés, car il y a un déficit de financement de la biodiversité au niveau mondial.
Vous avez reçu 200 chefs d’entreprise le 29 novembre pour les mobiliser autour des enjeux liés à la biodiversité. Comment embarquer les entreprises françaises et européennes sur ces sujets, à priori loin de leurs préoccupations économiques ?
Près de la moitié du PIB mondial dépend des services rendus gratuitement par la nature. Si les entreprises n’intègrent pas leur dépendance à la biodiversité et la raréfaction des ressources naturelles, c’est leur résilience, voire leurs modèles économiques et donc leur cotation et leurs évaluations financières, qui vont se dégrader.
Il y a donc un risque d’effondrement économique.
Intégrer les enjeux de biodiversité est aussi une opportunité de recrutement et un avantage concurrentiel.
La directive européenne CSRD (Corporate sustainable reporting directive) sur le reporting de durabilité des entreprises exige de toutes les grandes entreprises qu’elles fournissent des informations sur leur impact environnemental. Elle vient d’être transposée (6 décembre) en droit français. À quoi seront soumises les entreprises françaises ?
La directive a pour but d’engager les grandes entreprises de plus de 500 salariés — 250 en 2025 — à publier des informations sur leur impact environnemental.
C’est une sorte de plan de transition en matière de biodiversité.
Ensuite, les grandes entreprises embarquent avec elles toutes les chaînes de production et de valeur.
Dans la 3e version de la SNB dévoilée le 27 novembre, le gouvernement entend protéger 30 % de ses espaces marins et terrestres. 10 % du territoire doit également être sous protection « forte ». Quelles sont les zones concernées ?
Nous voulons que ce niveau de protection « forte » advienne autant sur terre qu’en mer.
Le président de la République [Emmanuel Macron] a par exemple annoncé que l’ensemble de nos glaciers allaient être placés en zone de protection forte, contre 60 % aujourd’hui.
Nous consultons également pour mettre en place une protection forte de l’ensemble des littoraux français métropolitains.
Quelles activités seront interdites dans ces zones ?
Aujourd’hui, seules les activités minières sont exclues automatiquement des zones protégées. Pour les autres activités, je n’ai aucune objection de principe, que ce soit pour la chasse ou les énergies renouvelables par exemple.
Pour les zones de protection « forte », je souhaite toutefois inverser la charge de la preuve, c’est-à-dire que reviennent à ceux qui souhaitent développer une activité de prouver qu’elle n’est pas attentatoire à l’environnement.
J’ai déjà saisi les inspections de mon ministère pour étudier la faisabilité de ce projet.
Dans le règlement sur la « restauration de la nature » adopté en trilogues, l’UE prévoit 20 % de restauration des terres et des mers d’ici 2030. Comment allez-vous vous conformer à ce nouveau cadrage européen ?
Comme nous n’étions pas certains de l’avenir du règlement sur la restauration de la nature, nous avons décidé d’avancer sur la restauration des écosystèmes. Cette partie de la SNB contient notamment la restauration des zones humides ou la plantation nette de 50 000 kilomètres de haies d’ici 2030.
Nous nous engageons maintenant à élaborer un Plan national de restauration visant à compléter la SNB sur ce sujet, et ce avant les deux ans accordés par l’UE après adoption du règlement — nous espérons début 2024.
En matière de pesticides, l’UE est sur la voie d’un allégement de la législation : autorisation du glyphosate pour dix années supplémentaires, rejet au Parlement européen du texte sur l’utilisation durable des produits phytopharmaceutiques (SUR). Dans ce contexte, la France peut-elle maintenir ses ambitions de réduire de moitié l’utilisation de pesticides d’ici à 2030 ?
Oui, car c’est une nécessité. Ce n’est pas parce que l’Europe est moins-disante que la France doit revoir ses ambitions.
Nous allons donc tenir notre trajectoire et investir dans la recherche pour trouver des alternatives.
Sur le glyphosate, la France s’est battue pour que la position de la Commission européenne évolue. Nous avons obtenu quelques avancées, comme l’évaluation des impacts sur la biodiversité et certaines interdictions ciblées.
Mais ce n’était pas suffisant, au regard des conséquences avérées sur l’eau, la biodiversité et la santé humaine. Raison pour laquelle nous nous sommes abstenus lors des votes à Bruxelles.
Comment maintenir les ambitions du Green Deal européen, alors que les mouvements conservateurs et d’extrême droite qui lui sont rétifs font la course en tête dans les sondages pour les élections européennes de juin 2024 dans de nombreux États membres, dont la France ?
Il y aura toujours des risques de réduction des ambitions du Green Deal. En revanche, il n’y a pas d’économie européenne sans le vivant. Sans biodiversité, pas d’Europe énergétique, industrielle et agricole.
Les agriculteurs sont d’ailleurs les premiers témoins et victimes de son effondrement. La clé est de sortir des discours moralisateurs et de mener les transitions nécessaires.
Malgré les sondages qui donnent victorieux des partis populistes, j’ai la conviction qu’avec mes homologues européens, nous avons la capacité de convaincre.
Que répondez-vous à Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national (Identité et démocratie) pour les européennes et en tête des sondages, qui qualifie ces élections de vote « sanction » contre Emmanuel Macron ?
Ses propos démagogiques ne font que cliver et galvaniser les peurs. Jordan Bardella nationalise une élection européenne.
Moi, je crois en la force du grand projet européen, d’un marché économique commun vers un projet politique qui s’appuie sur la souveraineté des peuples.
Je suis convaincue que demain sera meilleur pour nos enfants, pour leur éducation, leur sécurité. Ce sera mieux pour la paix et le vivant. Nous leur lèguerons une planète et une société plus apaisée.