Accord de libre-échange UE-Inde : New Delhi cherche à obtenir d’importantes concessions

Alors que l’Inde négocie un accord de libre-échange avec l’UE, son chef de la diplomatie, Subrahmanyam Jaishankar, a confié à l’équipe des Capitales lundi 9 juin que New Delhi ne se laisserait pas dicter les règles, notamment en matière d’action climatique.

/ EURACTIV.com
BRICS summit in Kazan
Le ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar. [EPA-EFE/ALEXANDER ZEMLIANICHENKO]

Lire l’interview en entier ici (en anglais).

Alors que l’Inde négocie un ambitieux accord de libre-échange avec l’Union européenne, son chef de la diplomatie, Subrahmanyam Jaishankar, envoie un message clair : New Delhi ne se laissera pas dicter les règles, notamment en matière d’action climatique. Dans un entretien accordé à l’équipe des Capitales lundi 9 juin, il critique la taxe carbone de Bruxelles, vante la fiabilité de l’Inde, et salue une Europe devenue plus « réaliste ».

« L’idée qu’une partie du monde impose des normes à tous les autres est quelque chose à laquelle nous sommes opposés », confie le ministre indien des Affaires étrangères lors de l’entretien. En d’autres termes, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’UE nuit à l’image de l’UE à travers le monde, même parmi ses potentiels alliés.

Le ministre indien rencontrera la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas, ainsi que le commissaire à la Défense, Andrius Kubilius, à Bruxelles ce mardi 10 juin.

La visite de Subrahmanyam Jaishankar dans la capitale européenne intervient alors que son pays négocie un accord de libre-échange avec l’UE. L’Inde, forte de ses 1,4 milliard d’habitants, cherche à se positionner comme une source de main-d’œuvre qualifiée et comme un partenaire économique plus fiable que la Chine.

« Nous souhaitons approfondir et renforcer nos relations avec l’UE et j’ai de bonnes raisons de croire que l’UE partage ce souhait », assure le ministre.

Concessions environnementales

En février, Ursula von der Leyen avait qualifié le futur accord entre l’UE et le pays le plus peuplé sur terre de « plus important de ce type au monde ».

L’accord en discussion permettrait de réduire les barrières commerciales d’un marché indien encore très protégé. Lancées en 2007, les négociations avaient été suspendues entre 2013 et 2022. Aujourd’hui, les tensions géopolitiques semblent favoriser un rapprochement.

Craignant le renforcement des liens entre la Russie et la Chine, l’Inde voit un intérêt stratégique à se rapprocher de l’Europe. De son côté, l’UE, confrontée à une politique commerciale américaine de plus en plus protectionniste depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, pourrait voir dans ce partenariat un levier pour diversifier ses relations économiques. C’est dans ce contexte que l’Inde espère conserver ses droits de douane élevés sur les produits agricoles, tout en obtenant des dérogations significatives de la part de Bruxelles dans le cadre de l’accord commercial.

« L’Europe devient beaucoup plus réaliste », salue Subrahmanyam Jaishankar.

Parmi les demandes clés de l’Inde figure un traitement différencié en ce qui concerne les ambitions mondiales du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal), notamment la législation relative au MACF, une taxe carbone sur les produits importés dans l’UE qui vise à encourager la réduction des émissions tout en protégeant la compétitivité européenne.

« Nous avons de très sérieuses réserves sur le MACF, et nous l’avons clairement exprimé », insiste le chef de la diplomatie indienne.

Cela pourrait laisser penser qu’il sera difficile de parvenir à un accord, mais Subrahmanyam Jaishankar s’est voulu rassurant, soulignant le fait que les deux parties s’étaient déjà mises d’accord sur 10 des 20 chapitres de négociation.

« Je pense que nous avons de bonnes chances de conclure d’ici la fin de l’année », explique-t-il.

Il perçoit même une évolution du côté européen : plus de flexibilité, plus de pragmatisme. « L’Europe n’est pas un point fixe avec des exigences et des attentes figées », dit-il.

Mais n’est-ce pas la même Ursula von der Leyen, avons-nous fait remarquer, qui est aux commandes depuis 2019 ? « Les gens changent », a répondu Subrahmanyam Jaishankar.

L’argumentaire de l’Inde

L’Inde soutient que le vieillissement démographique et la stagnation économique en Europe pourraient être contrebalancés par un accord qui faciliterait l’octroi de visas pour les professionnels indiens, notamment dans les domaines de la technologie et de la santé.

Sans nommer explicitement la Chine, Subrahmanyam Jaishankar fait valoir que les entreprises européennes sont en quête de partenaires fiables, capables de protéger leurs données et leur propriété intellectuelle.

Il affirme également que le monde évolue vers un ordre « multipolaire », où plusieurs puissances coexistent, rompant avec le schéma dominé par quelques superpuissances. Si l’UE semble seulement prendre conscience de ce changement aujourd’hui, l’Inde, selon lui, s’y prépare depuis longtemps, ayant appris à ne dépendre ni des États-Unis, ni de la Russie, ni du Royaume-Uni, ni d’aucune autre puissance.

« Ce que j’entends aujourd’hui en Europe, ce sont des mots comme “autonomie stratégique”. Ces mots faisaient autrefois partie de notre vocabulaire. »

Menacée par les droits de douane américains, l’Inde mène des négociations commerciales parallèles avec les États-Unis. À la question de savoir s’il fait confiance au président américain Donald Trump, Subrahmanyam Jaishankar a répondu : « Je prends le monde tel qu’il est. »

« Notre objectif est de faire progresser toutes les relations qui servent nos intérêts, et les relations avec les États-Unis revêtent une importance capitale pour nous. Il ne s’agit pas d’une question de personnalité X ou de président Y. »

[Édité par Anne-Sophie Gayet]