Télé-réalité : l'AfD se pose en victime, lors d'une interview durant la trêve parlementaire

« Scheiß AfD » chantaient les manifestants de gauche.

EURACTIV.com
[EPA/HANNIBAL HANSCHKE]

BERLIN – Peu de choses sont aussi incontournables pour les Allemands que les Sommerinterviews, ces entretiens avec des dirigeants politiques au cœur de l’été. 

Depuis plus de trois décennies, les chaînes publiques du pays invitent des dirigeants politiques à s’asseoir en plein air sous le soleil (généralement clément) de l’été et à répondre à des questions pendant la trêve parlementaire.

Initialement considérée comme un bavardage estival inoffensif, cette tradition fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle controverse, selon les convictions politiques de chacun, en raison de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), un parti d’extrême droite, de la « woke mob » (mouvement progressiste américain) ou des deux.

Quelques manifestants ont ainsi perturbé l’interview en plein air de la dirigeante de facto de l’AfD, Alice Weidel, renforçant le discours victimaire du parti, qui ne s’est pas privé en retour de déverser un torrent de critiques à l’encontre de la chaîne et des autorités pour ne pas avoir maîtrisé la situation.

Le décor est planté pour la manifestation

Lors de cette interview d’une demi-heure organisée par la chaîne publique allemande ARD, Alice Weidel était perchée sur une plateforme au-dessus de la Spree, en face du Reichstag, le bâtiment historique du Parlement allemand surmonté d’une coupole de verre.

Le cadre offrait un décor magnifique pour la discussion, mais il exposait également la figure de proue de l’extrême droite aux manifestants, une perspective que l’ARD semble avoir sous-estimée.

Alice Weidel était assise en face du journaliste Markus Preiß, mais l’interview est devenue inaudible en raison de manifestants qui s’étaient rassemblés sur la rive opposée de la rivière.

Sifflets et slogans ont transformé ce qui aurait dû être un dialogue policé en une bataille de cris.

Les manifestants, menés par le collectif de gauche Zentrum für Politische Schönheit (Centre pour la beauté politique), sont arrivés dans un bus équipé de haut-parleurs et ont commencé à diffuser en boucle un refrain qui chantait « Scheiß AfD ».

Au cours de l’interview, Alice Weidel, visiblement irritée, a répété à plusieurs reprises qu’elle n’entendait pas Markus Preiß, qui a admis que les conditions d’interview étaient « difficiles ». Tous deux ont toutefois persévéré, choisissant curieusement de ne pas déplacer le plateau durant une pause de l’émission qui se déroulait en direct.

Après coup, l’AfD était furieuse. Son vice-président, Markus Frohnmaier, a même exigé que l’interview soit refaite.

Fin de la rêverie

Ce n’était pas la première intervention très médiatisée des militants du Zentrum für Politische Schönheit. En 2017, ces derniers avaient érigé une réplique du mémorial de l’Holocauste de Berlin devant le domicile de Björn Höcke, l’une des figures les plus radicales de l’AfD.

S’exprimant dans un podcast après son coup d’éclat contre Alice Weidel, le leader de l’organisation, Philipp Ruch, a défendu l’action du groupe. Selon lui, interviewer poliment l’extrême-droite normalise le parti.

Philipp Ruch a également critiqué le format même de la Sommerinterview, le qualifiant de tradition « non conflictuelle et non investigative », plus adaptée à la rêverie estivale qu’à la responsabilité politique.

C’est d’ailleurs ainsi que la Sommerinterview a commencé, comblant ce que les Allemands appellent le « Sommerloch » – la « saison creuse » – lorsque l’actualité politique ralentit.

Pendant les jours paisibles du crépuscule de l’Allemagne de l’Ouest, la télévision allemande filmait le chancelier Helmut Kohl dans son lieu de vacances préféré, surplombant un lac alpin en Autriche.

Au fil du temps, les questions sont devenues plus difficiles, mais l’illusion d’une atmosphère détendue et estivale est restée.

Jusqu’à l’arrivée d’Alice Weidel.

La véritable gagnante ?

Aucun invité n’a autant testé les limites du format que la dirigeante de l’AfD. Le fiasco qui a entouré l’interview a déclenché un débat sur la question de savoir si elle aurait dû être invitée, compte tenu de la nature extrême de son parti.

De nombreux politiciens ont estimé que les activistes avaient fait le jeu de l’AfD.

« Si vous voulez renforcer l’AfD, alors il faut perturber ce genre d’interviews », a expliqué Carsten Linnemann, secrétaire général du parti chrétien-démocrate au pouvoir en Allemagne. Il a fait valoir qu’il valait mieux confronter l’AfD avec des faits, plutôt que de la réduire au silence.

Markus Preiß a tenté cette approche en interrogeant Alice Weidel sur le système d’assurance maladie allemand en difficulté, un test qu’elle a largement échoué à relever. Mais l’échange était difficile à suivre, au milieu du vacarme des sifflets et de la musique, et n’a probablement pas impressionné la plupart des téléspectateurs.

La décision d’Alice Weidel de poursuivre l’émission malgré les perturbations suggère qu’elle était consciente que celles-ci joueraient en sa faveur. En s’interrompant à plusieurs reprises en raison du bruit, elle a réussi à esquiver certaines questions. L’AfD s’est ensuite présentée comme la victime d’un système hostile.

S’adressant à la chaîne Welt, le chef de file du parti, Bernd Baumann, a imputé la responsabilité de l’incident à une « classe gauche-verte », accusant les militants de collusion avec le gouvernement (une accusation que leur chef, Philipp Ruch, a niée).

À tout le moins, cette agitation a donné aux Allemands un sujet de débat pendant le Sommerloch.