Allemagne : la course au GNL touche-t-elle à sa fin ?

Une analyse interne du ministère allemand de l’Économie et du Climat remet en question le projet de l’Allemagne de construire au moins huit nouveaux terminaux méthaniers pour remplacer les importations russes.

Euractiv.com
Opening ceremony of Germany’s first LNG terminal in the North Sea port of Wilhelmshaven
La ruée vers le GNL pourrait prendre fin prématurément en Allemagne, les projets de terminaux méthaniers dépassant largement la demande de gaz prévue. [EPA-EFE/LARS-JOSEF KLEMMER]

Une analyse interne du ministère allemand de l’Économie et du Climat remet en question le projet de l’Allemagne de construire au moins huit nouveaux terminaux méthaniers pour remplacer les importations russes.

Avant la guerre en Ukraine, l’Allemagne comptait en grande partie sur le gaz russe bon marché acheminé par gazoduc pour son approvisionnement. C’est notamment pour cette raison qu’elle n’a jamais construit de terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL).

Cependant, moins de dix jours après le début de l’invasion russe en Ukraine, Berlin s’est mise à « sérieusement envisager l’indépendance énergétique ». Jörg Kukies, bras droit du Chancelier allemand, annonçait alors que le gouvernement allait financer un terminal GNL à Brunsbüttel — une grande première en Allemagne.

Dans les mois qui ont suivi, le gouvernement a passé des contrats pour cinq autres terminaux méthaniers — des navires capables de regazéifier le combustible liquide après avoir accosté.

De Hambourg à Lubmin — la ville où le gazoduc Nord Stream 1 financé par Moscou rejoint le sol allemand — les projets de construction de nouveaux terminaux GNL étaient nombreux. Les investisseurs envisageaient la construction d’une dizaine de terminaux GNL pour remplacer les importations russes.

La loi allemande sur l’accélération de l’approvisionnement en GNL, adoptée en octobre 2022, est venue concrétiser ces ambitions et a jeté les bases de la construction de huit terminaux flottants ainsi que de quatre terminaux terrestres permanents.

Les terminaux flottants devaient à eux seuls être suffisamment grands pour remplacer les 45 milliards de mètres cubes (mmc) de gaz qui provenaient autrefois directement de Russie. Les terminaux permanents, pour leur part, devaient offrir une capacité d’importation similaire.

Aujourd’hui, toutefois, ces ambitions sont de plus en plus remises en question.

Selon une analyse interne du ministère allemand de l’Économie et du Climat ayant fait l’objet d’une fuite, la majorité des terminaux GNL prévus pourraient en réalité ne pas être nécessaires du tout.

L’analyse « montre clairement que le gouvernement allemand prévoit une importante surcapacité de GNL », a déclaré Sascha Müller-Kraenner, PDG d’Environmental Action Germany — qui a divulgué l’analyse.

« Les deux terminaux fixes de Stade et Wilhelmshaven ainsi que le “méga-terminal” au large de Rügen ne sont déjà plus envisagés », a souligné le militant écologiste.

« Dans aucun des scénarios de demande, le développement des capacités de regazéification ne dépasse le cadre des projets qui ont le statut de [décision finale d’investissement] en l’état actuel des choses », précise l’analyse divulguée par l’Institut économique de l’énergie (EWI).

L’analyse indique que les nouveaux terminaux GNL prévus fonctionneraient à moins de 50 % de leur capacité d’ici 2030, en supposant que les politiques du gouvernement en matière de climat et d’économie d’énergie soient mises en œuvre.

À ce jour, l’Allemagne reste un grand consommateur de gaz, avec quelque 85 milliards de m3 importés en 2022. Le pays avait auparavant misé sur le chauffage au gaz « dans pratiquement un foyer sur deux », a reconnu Klaus Müller, responsable du régulateur fédéral du réseau électrique.

Toutefois, ces prévisions sont aujourd’hui remises en cause par les prix élevés du gaz, qui ont provoqué des mesures massives d’économies d’énergie et de diversification des sources d’énergie.

La demande de gaz devrait diminuer régulièrement dans les années à venir, alors que l’Allemagne cherche à abandonner les combustibles fossiles russes et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2045. L’année dernière, le gouvernement fédéral a lancé une campagne de déploiement à très grande échelle de pompes à chaleur et de rénovation des habitations dans le but de remplacer les chaudières à gaz.

La demande annuelle de gaz de l’Allemagne devrait ainsi passer sous la barre des 60 milliards de m3 d’ici à 2030 — loin des 85 milliards de m3 actuels.

Ces prévisions ont un effet dissuasif sur les investissements dans le GNL. Le terminal terrestre allemand de Brunsbüttel reste à ce jour le seul terminal permanent construit, bénéficiant de soutiens financiers clairs.

Se préparer au pire

Le 19 février, les stocks de gaz allemands ont augmenté pour la première fois en 2023. Les stocks se situant à un niveau confortable de 70 %, les discussions sur la surcapacité de GNL risquent d’occulter la situation d’ensemble, a indiqué M. Müller sur la radio DLF.

Le responsable du régulateur fédéral a reconnu que la situation dépendra en grande partie des conditions météorologiques.

« Bien sûr, en cas d’hivers doux, il peut sembler qu’on n’ait pas besoin de tout », a-t-il déclaré. Toutefois, les hivers froids n’affecteraient pas seulement l’Allemagne, mais une grande partie de l’Europe centrale. « Dès que nous connaitrons un hiver froid », les pays voisins pourraient dépendre des flux de gaz en provenance d’Allemagne.

Si l’hiver prochain devait être « très doux » une fois de plus, le gouvernement allemand serait contraint « d’admettre que nous avons des infrastructures excédentaires », a-t-il souligné.

M. Müller a identifié trois facteurs de risque qui pourraient provoquer des pénuries de gaz à l’avenir : un hiver « très froid », des économies de gaz insuffisantes ou « des difficultés potentielles dans les pays voisins » comme l’Autriche.

Si les pires scénarios devaient se concrétiser, les consommateurs allemands auraient besoin d’une solution de repli.

« Si le prochain hiver est très froid, tout le monde sera très heureux que l’Allemagne dispose de cette infrastructure [potentiellement excédentaire]. Personne ne demandera plus si l’infrastructure était excédentaire [au départ] », a-t-il conclu.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]