Les juges ont tranché sur Le Pen, les banques doivent désormais trancher sur le RN

À l'approche des élections de 2027, le plus grand défi de l'extrême droite ne sera peut-être ni politique ni judiciaire, mais financier

EURACTIV.com
[Crédit : Getty Images / Graphisme : Miriam Sáenz de Tejada]

À moins d’un an de l’élection présidentielle française, le Rassemblement national (RN) est confronté à deux défis qui paveront sa route vers le pouvoir. Le premier consiste à savoir si Marine Le Pen sera autorisée à se présenter, une décision qui sera rendue mardi par la cour d’appel.

Le second concerne le financement de la campagne du parti.

Malgré un soutien électoral record et près de 15 millions d’euros de subventions publiques au cours de l’année écoulée, le parti d’extrême droite, que les instituts de sondage désignent comme le favori de l’élection, est toujours en quête d’un prêt bancaire pour financer sa campagne. Campagne dont les coûts ne seront remboursés qu’après le scrutin, a indiqué le trésorier du RN, Kevin Pfeffer, à Euractiv.

« Nous poursuivons nos discussions avec plusieurs établissements [bancaires] Français et européens », a déclaré Pfeffer. « Les emprunts auprès de particuliers étant interdits pour financer l’élection présidentielle, et le Rassemblement National ne disposant pas des fonds suffisants, le prêt bancaire de 10,7 millions est essentiel pour mener campagne pour les deux tours de l’élection présidentielle. »

Mais l’incertitude qui plane sur l’avenir judiciaire de Marine Le Pen a rendu les négociations d’autant plus difficiles, même si ce prêt pourrait être remboursé par l’État.

Le 7 juillet, un tribunal parisien rendra son verdict sur son appel contre sa condamnation pour détournement de fonds impliquant des assistants du Parlement européen. Cette décision déterminera si elle reste éligible pour l’élection de 2027.

D’ici là, les négociations du parti avec les banques sont assombries par une inconnue – quel candidat représentera le RN – et par le risque juridique lié à Marine Le Pen, Bloomberg a rapporté.

Les enjeux dépassent les frontières de la France, car la prochaine élection présidentielle pourrait redéfinir le centre de gravité politique de l’UE. Une victoire du RN permettrait pour la première fois à l’un des partis politiques nationalistes, radicaux et d’extrême droite les plus controversés d’Europe de prendre le contrôle de l’un des pays les plus puissants de l’Union.

Pourtant, le parti se lance dans cette course avec un modèle de financement qui dépend encore fortement des subventions publiques, des prêteurs privés et des institutions qu’il critique tant.

Une diversification s’impose

Le parti reste fortement dépendant des subventions de l’État et des remboursements des frais de campagne pour financer ses activités. Selon ses derniers comptes déposés auprès de la Commission nationale de contrôle des finances politiques (CNCCFP), plus de 54 % de ses recettes en 2024 provenaient de financements publics liés aux résultats électoraux.

L’expansion rapide de son électorat ne s’est pas encore traduite par autant de solidité au niveau de la collecte de fonds, les cotisations des adhérents représentant 16,4 % des recettes et les dons individuels restant particulièrement modestes en 2024 par rapport à son poids électoral (seulement 5,5 % cette même année).

Pfeffer a indiqué que le parti cherche à augmenter le nombre d’adhérents et les dons, qui devraient atteindre 6,1 millions d’euros en 2025. Il a ajouté que la période précédant l’élection présidentielle et le congrès du parti prévu en octobre 2026 « contribueront significativement » à ces efforts.

Contrairement aux États-Unis ou à plusieurs autres pays européens, les partis politiques français disposent de possibilités de mobilisation de fonds limitées : les entreprises, les associations et les entités étrangères ne peuvent pas faire de dons, et les dons individuels destinés à la course à la présidence sont plafonnés à 4 600 € par personne pour la campagne et à 7 500 € par personne pour un parti.

Les partis peuvent généralement emprunter auprès de particuliers, mais ces emprunts sont strictement réglementés et visent à compléter, et non à remplacer, le crédit bancaire. Ces emprunts sont autorisés pour toutes les élections sauf l’élection présidentielle, a souligné Pfeffer.

En conséquence, un prêt bancaire est souvent le seul moyen viable de financer une campagne présidentielle. Ce prêt est ensuite remboursé par l’État si le candidat atteint 5 % des voix et si la CNCCFP valide ses comptes.

Mais le financement bancaire s’est avéré difficile pour le RN, qui a par le passé contracté des emprunts auprès de banques russes ou hongroises, car, selon ses propres dires, les banques françaises refusent de le soutenir. Un rapport de 2018 rédigé par deux des principales instances de contrôle de l’État français a souligné que les difficultés du RN tiennent principalement à des interrogations « question quant à [sa] capacité à rembourser sa dette bancaire », étant donné « … que les comptes du RN ne sont pas encore rétablis (forte dette, pas de situation nette positive, emprunts à rembourser), alors que le sujet est évoqué depuis des années ».

Un trou de 11 millions d’euros

Le bilan du RN et la gestion de sa dette brossent un tableau difficile. C’est de loin le parti français qui a accumulé le plus de dettes, comme le montrent les chiffres de la CNCCFP pour 2024.

Le parti s’est retrouvé à devoir plus du double de ce qu’il possède, avec 18,9 millions d’euros de dettes contre 7,9 millions d’euros d’actifs, ce qui lui laisse un passif net négatif de plus de 11 millions d’euros. Il affiche également un déficit d’exploitation de 516 000 €, ce qui signifie que ses coûts de fonctionnement dépassent le montant de ses recettes. Ces chiffres s’expliquent en partie par le calendrier électoral, l’année 2024 étant une année de campagne, durant laquelle les partis ont dû avancer des frais qui leur ont ensuite été remboursés par l’État.

À titre de comparaison, chez les conservateurs de la droite traditionnelle, Les Républicains affichaient une dette de près de 3 millions d’euros pour l’année 2024, et les Verts étaient endettés à hauteur de 4 millions d’euros.

Une autre caractéristique distinctive du RN est qu’une grande partie de sa dette provient de prêts accordés par des particuliers, un modèle de financement que le parti a progressivement adopté après avoir affirmé pendant des années que les banques françaises refusent de lui accorder des crédits.

Beaucoup de ces prêts privés sont restés en souffrance en 2024, a indiqué l’organisme français de surveillance des campagnes électorales.

« Ils ont dû accumuler une dette importante, difficile à contracter et donc très coûteuse », a indiqué un banquier français. « Dès que leur solvabilité s’améliorera, les banques fermeront les yeux sur le reste. »

Pfeffer a affirmé que les finances du parti sont « en amélioration constante » depuis 2022. Il a précisé que les comptes de 2025 font état de 13,7 millions d’euros de passif contre 9 millions d’euros d’actif, ajoutant que la dette est depuis tombée à 8 millions d’euros et qu’elle devrait atteindre 5 millions d’euros d’ici la fin de 2025, avant d’être entièrement remboursée d’ici avril 2027.

Il faut également tenir compte de l’impact financier des démêlés judiciaires du RN au-delà de l’appel. Les procédures judiciaires en cours et les provisions liées à ces procédures pourraient limiter davantage la marge de manœuvre du parti.

Si le RN a versé les 5,4 millions d’euros qu’il avait mis de côté pour rembourser le Parlement européen suite à un détournement de fonds, a indiqué Pfeffer, et a constitué une provision d’un million d’euros pour l’amende infligée dans la même affaire, plusieurs enquêtes restent en cours, notamment sur le financement du parti. En 2024, le RN a dépensé 2,1 millions d’euros en frais d’avocats. Il en résulte une pression croissante sur un parti qui peine déjà à réunir les fonds nécessaires pour 2027.

(bw, mm)