Câbles sous-marins : les projets de l’UE critiqués

Alors que l’on s’inquiète de plus en plus de la volonté d’acteurs malveillants de paralyser ou d’interférer avec cette infrastructure critique, l’UE a mis en place un certain nombre de projets qui s’appuient sur des dynamiques politiques cachées.

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Selon la société de recherche en télécommunications TeleGeography, les câbles sous-marins à fibres optiques assurent 99 % du trafic mondial sur l’Internet, ce qui en fait un élément essentiel, bien qu’invisible, de notre société. [SHUTTERSTOCK/JesperG]

Les câbles sous-marins assurent la majeure partie du trafic Internet mondial, mais alors que l’on s’inquiète de plus en plus de la volonté d’acteurs malveillants de paralyser ou d’interférer avec cette infrastructure critique, l’Union européenne a mis en place un certain nombre de projets qui s’appuient sur des dynamiques politiques cachées.

Selon la société de recherche en télécommunications TeleGeography, les câbles sous-marins à fibres optiques assurent 99 % du trafic mondial sur l’Internet, ce qui en fait un élément essentiel, bien qu’invisible, de notre société.

Ces dernières années, la question de savoir comment ces réseaux pourraient être ciblés pour paralyser les communications et les échanges d’informations, ainsi que les écoutes, a été au cœur des tensions internationales entre les États-Unis et la Chine.

Cette dimension géopolitique des câbles transcontinentaux se mêle inévitablement à des intérêts commerciaux, car le déploiement de câbles Internet sur des milliers de kilomètres est coûteux, et les grandes entreprises technologiques sont de plus en plus nombreuses à développer leurs propres projets.

En Europe, la résilience des infrastructures critiques sous-marines est un sujet sensible depuis le sabotage du gazoduc Nord Stream en septembre dernier. Le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, a depuis lors mis en avant un programme de connectivité sécurisée combinant une diversification des connexions Internet et des communications par satellite.

Toutefois, la manière dont l’exécutif européen a sélectionné et conçu ces projets a irrité certains pays européens, qui souhaitent promouvoir leurs propres programmes et entreprises.

Câbles sous-marins

La stratégie « Global Gateway » de l’UE, qui vise à financer des projets internationaux en concurrence avec l’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie, affecte environ 30 milliards d’euros à des projets de connectivité numérique tels que des câbles sous-marins et terrestres à fibre optique, des systèmes de communication sécurisés basés dans l’espace et des centres de données.

La part du lion du financement de l’UE aux pays tiers revient à l’Afrique, où le principal projet officiel de connectivité UE-Afrique — le projet Medusa, qui relie l’Europe du Sud à l’Algérie, à l’Égypte, au Maroc et à la Tunisie via la mer Méditerranée — est en cours.

Selon une présentation de la Commission aux représentants nationaux en avril, un autre projet avec l’Afrique est à l’étude : le « EurAfrica Gateway », qui partirait de la péninsule ibérique et longerait la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest en passant par le golfe de Guinée jusqu’à la République démocratique du Congo.

Présentation de la Commission européenne sur la stratégie « Global Gateway » [EURACTIV].

L’objectif est de connecter les pays mal desservis et d’établir des liens avec des partenaires stratégiques dans la région, comme le Nigeria, le pays africain le plus peuplé, où la Commission s’est engagée à investir 820 millions d’euros dans des projets numériques.

L’Amérique latine et les Caraïbes constituent une autre zone d’intérêt. Le plan initial est d’étendre le programme BELLA (Building the Europe Link to Latin America), qui comprend EllaLink du Portugal vers le Brésil jusqu’à la Colombie et le Pérou, les îles des Caraïbes comme Cuba et la République dominicaine et même jusqu’au Mexique en passant par l’Amérique centrale.

Présentation de la Commission européenne sur la stratégie « Global Gateway » [EURACTIV].

Une autre proposition pour laquelle l’UE aurait des fonds disponibles est la fibre du Grand Nord (Far North Fiber), un câble Internet qui relierait la Scandinavie au Japon via l’Arctique afin d’éviter les principaux points de congestion comme le canal de Suez et la mer de Chine méridionale, comme l’a révélé EURACTIV en octobre dernier.

L’UE envisage déjà une extension potentielle du projet qui relierait le Japon aux Philippines, bien qu’il n’y ait pas de financement disponible pour cette partie. De même, l’UE considère que ce câble arctique est compatible avec le câble Humboldt qui relie le Japon au Chili via l’Australie.

Une autre proposition, non encore budgétisée, concerne la connectivité de l’Asie du Sud, qui relierait Taïwan à la Thaïlande via l’Indonésie, évitant ainsi la mer de Chine méridionale, au centre des tensions militaires entre Pékin et ses voisins.

La connectivité de l’Asie du Sud serait reliée à la route de l’Afrique du Sud et de l’Indo-Pacifique, qui part de la Thaïlande et atterrit en Inde. Un autre projet de l’UE relierait l’Inde au câble Medusa en Méditerranée, avec un point d’arrivée au Kenya.

Présentation de la Commission européenne sur la stratégie « Global Gateway » [EURACTIV].

Dynamique politique

Toutefois, des questions subsistent quant à la manière dont la Commission européenne planifie ces projets internationaux et alloue les fonds.

« Les projets de la [stratégie] “Global Gateway” sont conçus, développés et mis en œuvre en étroite collaboration et consultation avec les pays partenaires. Les projets d’infrastructure seront basés sur les besoins et les opportunités qu’ils identifient pour leurs économies locales et leurs communautés locales, ainsi que sur les propres intérêts stratégiques de l’UE », a indiqué un porte-parole de la Commission à EURACTIV.

Un autre fonctionnaire européen a expliqué à EURACTIV, sous couvert d’anonymat, que « les investissements ne sont pas justifiés. La prise de décision n’est ni juste ni transparente et se fait à huis clos ».

Par exemple, on ne sait pas pourquoi la passerelle EurAfrica s’arrêterait à la République démocratique du Congo et ne fermerait pas la boucle jusqu’à l’Afrique du Sud, ce qui serait pourtant logique d’un point de vue commercial.

« Le lobbying joue certainement un rôle important » là-dedans, a reconnu un deuxième fonctionnaire de l’UE.

Présentation de la Commission européenne sur la stratégie « Global Gateway » [EURACTIV].

En mars 2021, le Conseil de l’UE a adopté une déclaration ministérielle sur les passerelles européennes de données (European Data Gateways), qui comprenait une série d’appels à l’action pour « de nouvelles infrastructures de câbles sécurisées » qui pourraient « bénéficier [de la] croissance dans le voisinage européen et les Balkans occidentaux, la région arctique, l’Afrique, l’Asie du Sud et du Sud-Est ».

Si la déclaration a donné l’impulsion politique nécessaire à la Commission pour faire de ce sujet une priorité, pour certaines capitales européennes, la Commission suit son propre agenda plutôt que la voie tracée dans la déclaration.

Un troisième fonctionnaire de l’UE a souligné que la Commission s’engageait activement avec les parties prenantes pour promouvoir les projets de câbles sous-marins. Mais si les entreprises européennes telles que les opérateurs de télécommunications et les institutions financières sont souvent intéressées, l’engagement des États membres est limité.

En effet, de nombreux pays de l’UE qui ne bénéficient pas d’une position stratégique ou qui sont enclavés s’intéressent peu à la géopolitique des câbles Internet. Les États membres qui s’engagent sont, le plus souvent, en train de nourrir leurs propres intérêts.

La France, par exemple, entretient des liens économiques étroits avec ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et les territoires d’outre-mer de l’Indo-Pacifique. Le Portugal se positionne comme un centre international de données qui relie l’Europe à l’Amérique latine et à l’Afrique de l’Ouest.

La Finlande a défendu avec véhémence le câble arctique, dont la société finlandaise Cinia est le chef de file. Jusqu’à présent, Helsinki l’a emporté sur le projet concurrent Polar Connect, soutenu par Stockholm.

En d’autres termes, tout comme l’attention accrue portée par l’Europe aux infrastructures sous-marines est une réaction à un contexte géopolitique difficile, le choix des zones géographiques prioritaires est également un mélange opaque d’intérêts commerciaux et de dynamiques politiques.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]