Pourquoi l’UE devrait — mais ne va pas — utiliser son « bazooka commercial » contre les États-Unis

Face à un partenaire autre que Donald Trump, Bruxelles se préparerait déjà à activer l’ensemble de ses instruments de défense commerciale. Mais confrontée à la perspective de nouvelles mesures protectionnistes américaines, couplées aux menaces de Washington vis-à-vis du Groenland, Bruxelles hésite.

EURACTIV.com
TRUMP
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Donald Trump, président américain. [Wikimedia Commons]

Avec la perspective de nouvelles restrictions commerciales américaines, liées aux menaces de Washington d’annexer le Groenland, les ambassadeurs de l’UE ne sont pas parvenus à s’entendre sur le déclenchement de l’instrument anti-coercition du bloc — le fameux « bazooka commercial » de l’UE — lors des discussions qui se sont tenues dimanche 18 janvier à Bruxelles. C’est ce qu’ont confié des diplomates au fait des discussions.

Les dirigeants se pencheront sur cette question, ainsi que sur les relations plus générales avec Washington, lors d’une réunion extraordinaire du Conseil européen jeudi 22 janvier. Mais rares sont ceux qui, à Bruxelles, s’attendent à un débat sérieux sur le déploiement de l’outil commercial le plus puissant de l’UE, bien qu’il ait été conçu précisément pour de tels scénarios catastrophe.

« À l’heure actuelle, il n’est pas question de déployer l’instrument anti-coercition ou tout autre instrument commercial contre les États-Unis », assure un diplomate européen.

La réaction européenne face aux menaces tarifaires américaines suit un schéma désormais familier. D’abord, le président américain annonce des droits de douane punitifs. Ensuite, Paris plaide pour une réponse ferme et l’activation de l’outil commercial le plus dissuasif de l’UE. Enfin, le bazooka reste rangé, tandis que les menaces — ou les taxes — persistent.

Ce cycle, qui a abouti l’année dernière à un accord commercial avec Washington considéré par beaucoup à Bruxelles comme nettement asymétrique, semble se répéter. Le bloc s’agite à nouveau après que Donald Trump a promis samedi 17 janvier d’imposer des droits de douane supplémentaires pouvant atteindre 25 % à plusieurs capitales de l’UE s’ils n’acceptaient pas « l’achat complet et total du Groenland » par les États-Unis.

C’est maintenant ou jamais

Les analystes avertissent que la nouvelle tentative de la France d’activer le bazooka commercial pourrait une fois de plus échouer à obtenir un soutien suffisant de la part des autres États membres de l’UE, même si la tentative de contraindre le Danemark au sujet du Groenland correspond parfaitement à l’objectif visé par cet instrument.

Entré en vigueur en 2023 et jamais utilisé à ce jour, l’instrument anti-coercition permet à l’UE d’imposer un large éventail de contre-mesures, allant des restrictions d’investissement aux interdictions d’accès aux marchés publics, en passant par des sanctions ciblées et des droits de douane sur les biens et services.

Son activation requiert une majorité qualifiée : au moins 15 États membres représentant 65 % de la population de l’Union.

« Il s’agit d’un test politique », estime Tobias Gehrke, chercheur senior au Conseil européen des relations étrangères. « Si l’Europe ne parvient pas à apporter une réponse forte immédiatement, elle démontrera une fois de plus à Washington que le coût de la prise de contrôle du Groenland est limité et gérable. »

Ignacio García Bercero, ancien haut responsable du commerce à la Commission européenne, explique que le fait de ne pas déployer le bazooka commercial — qui, selon lui, pourrait permettre des représailles « en quelques semaines » dans le cadre d’une « procédure d’urgence » — serait le signe d’un dysfonctionnement institutionnel plus profond.

« Si l’instrument anti-coercition n’est pas utilisée dans des circonstances comme celles-ci, il ne le sera jamais », note Ignacio García Bercero, aujourd’hui chercheur senior au think tank Bruegel.

Des divisions persistantes

Les premiers signes indiquent que Paris aura à nouveau du mal à créer une dynamique.

La Première ministre italienne Giorgia Meloni, l’une des dirigeantes les plus influentes de l’UE et largement considérée comme proche de Donald Trump, n’a pas approuvé la proposition française. Elle a plutôt qualifié la menace du président américain d’« erreur », l’attribuant à un manque de « compréhension et de communication » concernant la décision prise récemment par certaines capitales d’envoyer des troupes au Groenland.

Les diplomates soulignent également que les États membres de l’UE disposent d’autres options que l’instrument commercial. Il s’agit notamment de suspendre la mise en œuvre de l’accord commercial entre l’UE et les États-Unis et de réactiver un paquet de droits de douane de rétorsion de 93 milliards d’euros préparé — mais jamais déployé — lors des négociations de l’année dernière avec Washington.

Deux diplomates européens ont déclaré que toute décision concernant la réimposition de ces mesures ne serait prise qu’après le 1er février, date à laquelle une taxe américaine initiale de 10 % sur le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande doit entrer en vigueur.

La Commission, qui doit proposer officiellement l’activation du bazooka commercial avant que les capitales européennes puissent voter, a également adopté un ton prudent.

« Les droits de douane compromettraient les relations transatlantiques et risqueraient d’entraîner une dangereuse spirale descendante », a écrit la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, sur les réseaux sociaux à la suite des déclarations de Donald Trump, sans toutefois préciser de contre-mesures concrètes.

La Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas, a tenu des propos tout aussi modérés. « Nous ne pouvons pas laisser notre différend nous détourner de notre tâche principale [sic], qui est de contribuer à mettre fin à la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine », a-t-elle déclaré.

Cette remarque était révélatrice. Elle soulignait pourquoi Bruxelles avait reculé lors des négociations commerciales de l’été dernier — et pourquoi elle pourrait le faire à nouveau. L’UE reste très préoccupée par le fait que Washington pourrait réduire son soutien militaire ou en matière de renseignement à Kiev, ou, dans un scénario extrême, se retirer de l’OTAN.

La Deutsche Bank a également averti que le recours à l’instrument commercial pourrait provoquer des contre-mesures américaines préjudiciables, compte tenu notamment de la dépendance de l’Europe à l’égard de la technologie et des services financiers américains. Selon les chiffres de l’UE, le bloc a enregistré un excédent de 198 milliards d’euros dans ses échanges commerciaux avec les États-Unis en 2024, mais un déficit de près de 148 milliards d’euros dans le domaine des services.

Crainte et flexibilité

Les partisans de l’instrument commercial anti-coercition ont fait valoir que ces risques étaient gérables. Cet instrument pourrait dans un premier temps être utilisé pour cibler les biens américains plutôt que les services, ce qui réduirait le risque d’une réaction sévère de la part des États-Unis.

Ignacio García Bercero pense que cette approche progressive donnerait également à Bruxelles la possibilité d’ajuster sa réponse au fil du temps.

« L’instrument anti-coercition vous donne plus de marge pour moduler votre réponse », affirme-t-il. « Si le paquet initial n’est pas suffisant, vous disposez alors d’une plus grande flexibilité pour ajuster les mesures de rétorsion et, éventuellement, les élargir. »

Pour l’instant, cependant, l’Europe semble plus encline à garder le bazooka dans son arsenal.