Comment un mégaprojet touristique dans le Sinaï menace la candidature de l'Égypte à l'UNESCO

Des personnalités politiques, à l'image de l'eurodéputé grec Nikolas Farantouris (La Gauche), estiment que la candidature égyptienne est incompatible avec la station balnéaire en construction près du monastère Sainte-Catherine, considéré comme un site d'une valeur universelle exceptionnelle (VUE) par l'UNESCO.

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Vue sur la tour Eiffel à Paris. [[Photo credit: Sarantis Michalopoulos]]

Les responsables politiques grecs s’opposent fermement à la construction d’une station balnéaire à proximité d’un ancien monastère orthodoxe dans le désert du Sinaï, en Égypte. Aujourd’hui, une nouvelle cible s’offre à eux : le candidat du Caire à la direction de l’UNESCO, l’agence des Nations unies pour la culture.

Le monastère Sainte-Catherine, datant du VIe siècle et situé au pied du mont Sinaï, revêt une grande importance pour les juifs, les chrétiens et les musulmans. Dirigé par des moines de l’Église orthodoxe grecque, il accueille plus de 100 000 visiteurs par an et abrite des icônes byzantines, des mosaïques et des manuscrits paléochrétiens d’une valeur inestimable.

C’est dans ce même secteur géographique que l’Égypte construit actuellement des hôtels de luxe, des villas et des centres commerciaux, tandis que le sort des Bédouins locaux et du monastère lui-même semble incertain.

En mai, un tribunal égyptien a décidé que le monastère se trouvait sur un terrain appartenant à l’État, mais que les moines pouvaient y poursuivre leurs pratiques religieuses.

[La bibliothèque du monastère Sainte-Catherine dans le Sinaï contient des manuscrits d’une importance et d’une valeur égales à ceux de la bibliothèque du Vatican. Photo : Sarantis Michalopoulos | Euractiv]

Peu de temps après, Euractiv a obtenu un accès exclusif au site, où les moines et les Bédouins locaux ont exprimé leur inquiétude quant à la survie du monastère. Les politiciens grecs et égyptiens négocient actuellement une solution politique à long terme.

Aujourd’hui, la saga se mêle à un autre combat, celui de savoir qui dirigera l’UNESCO, l’organisme basé à Paris chargé de protéger le patrimoine culturel mondial.

Choc culturel

Le prochain directeur général de l’UNESCO sera élu en octobre, et il y a deux candidats principaux : l’ancien ministre égyptien du Tourisme et des Antiquités, Khaled El-Enany, et Firmin Edouard Matoko, de la République du Congo.

Khaled El-Enany bénéficie du soutien de l’Union africaine, de la Ligue arabe et de plusieurs pays européens.

Mais des personnalités politiques comme le député européen grec Nikolas Farantouris, du groupe de la Gauche, estiment que la candidature égyptienne est incompatible avec la station balnéaire en construction près du monastère, que l’UNESCO considère comme un site d’une valeur universelle exceptionnelle.

« Nous ne pouvons pas détourner les yeux du symbolisme du moment », a écrit Nikolas Farantouris dans une lettre ouverte à l’UNESCO, ainsi qu’au Parlement européen et à la Commission européenne. « Alors que des décisions juridiques sont rendues en Égypte, sapant le patrimoine du monastère, l’Égypte cherche simultanément à prendre la tête de l’organisation même qui se proclame gardienne du patrimoine universel. »

Les autorités égyptiennes insistent sur le fait que les moines continueront à pratiquer leur religion sans être dérangés. Cependant, un document consulté par Euractiv au mois d’août indiquait que les autorités égyptiennes auraient un droit de regard sur le trésor du monastère, y compris les icônes dorées et les manuscrits vieux de plusieurs siècles.

Un porte-parole de l’UNESCO a déclaré que l’agence avait demandé au Caire de suspendre la mise en œuvre du projet touristique jusqu’à ce qu’une évaluation d’impact sur le patrimoine – une étude sur la manière dont les projets de développement pourraient affecter la valeur des sites du patrimoine mondial – puisse être menée.

Le porte-parole a ajouté qu’il avait été demandé aux autorités égyptiennes de sauvegarder l’environnement naturel du monastère, de préserver son emplacement isolé et « d’inviter d’urgence une mission d’experts à évaluer le bien et à fournir des conseils à l’Égypte pour s’assurer que le site n’est pas compromis ».

Lors d’une réunion en juin, les ministres des Affaires étrangères de l’Égypte et de la Grèce ont convenu de « travailler à la sauvegarde des droits du monastère ». Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, a souligné que la décision de justice confirmait la profonde signification spirituelle du monastère et son statut religieux respecté.

Le sort du monastère Sainte-Catherine et la candidature de Khaled El-Enany à la tête de l’UNESCO inquiètent également les chrétiens coptes, une minorité religieuse estimée à 10 millions de personnes en Égypte.

Adel Guindy, cofondateur et premier président de Coptic Solidarity, considère que Khaled El-Enany et le bilan de l’Égypte ne sont pas prometteurs en ce qui concerne le respect de la mission de l’UNESCO.

« Il existe d’innombrables cas d’icônes, de manuscrits ou de bâtiments précieux endommagés par des interventions négligentes », a affirmé Adel Guindy, citant la démolition de sites historiques, les mauvaises pratiques de restauration et les restrictions sévères imposées aux médias.

« Une clé fondamentale pour comprendre l’Égypte : l’État protège, promeut et est au service de l’islam. Tout le reste doit se soumettre », a-t-il ajouté.

Le bureau présidentiel égyptien n’a pas répondu aux demandes de commentaires au moment de la publication.

Les Bédouins locaux « négligés »

Pour Ben Hoffler, consultant en tourisme durable anciennement basé dans le Sinaï, les actions en justice de l’Égypte visant à priver le monastère de ses droits fonciers suggèrent un manque d’intention réelle de préserver le site.

[Ben Hoffler a fourni des photos montrant des travaux réalisés dans le monastère situé au pied du mont Sinaï. « Les couleurs, la géométrie, les styles et les matériaux de construction n’ont rien à voir avec Sainte-Catherine et son architecture traditionnelle ».]

« Le bien-être de certains des paysages et institutions culturels les plus anciens et les plus précieux de l’humanité est sacrifié pour servir les intérêts commerciaux du gouvernement égyptien et de ses partenaires », a-t-il déploré. « Je pense que l’on peut sérieusement se demander si le monastère existera encore — du moins sous la forme que nous lui connaissons — d’ici une ou deux décennies.»

Ben Hoffler a également fait part de ses préoccupations concernant la tribu bédouine locale, les Jebeleya, qui ont perdu des terres ancestrales vitales en raison du développement du tourisme, sans aucune compensation. Des zones de pâturage et des habitations ont été détruites, et un important cimetière a été exhumé et remplacé par un parking.

[Un gardien de chèvres bédoui. Photo : Sarantis Michalopoulos | Euractiv]

Selon Ben Hoffler, un nouvel environnement urbain est imposé sans le consentement des Bédouins, menaçant leur héritage nomade. Avec l’arrivée de 12 000 travailleurs pour le développement de la station, il soutient que la communauté locale est confrontée à la marginalisation dans sa propre patrie.

Contactée par Euractiv, l’équipe de campagne de Khaled El-Enany n’était pas disponible pour un commentaire.

Ce que l’UE va faire

Les Etats membres de l’UE votent individuellement lors des élections de l’UNESCO, et non en bloc, et plusieurs Etats membres – dont la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Autriche – ont exprimé leur soutien à Khaled El-Enany.

Une source à Paris familière des questions relatives à l’UNESCO a déclaré à Euractiv que des considérations géopolitiques pourraient également entrer en jeu.

L’UE cherche à maintenir de bonnes relations avec Le Caire, en particulier suite à plusieurs accords sur l’énergie verte et les efforts pour réduire l’immigration en provenance d’Afrique.

« Il y a un projet de câble sous-marin pour transmettre l’énergie renouvelable de l’Egypte à l’Europe via la Grèce », a noté la source, ajoutant qu’Athènes ne mettrait probablement pas le projet en péril.

La Grèce, en particulier, se trouve dans une position délicate. L’Égypte est considérée comme un allié régional qui s’oppose à un accord turco-libyen redéfinissant les zones maritimes en Méditerranée et remettant en cause la souveraineté de la Grèce et de l’Égypte.

Athènes n’a pas annoncé si elle soutiendrait Khaled El-Enany. Interrogée par Euractiv, la délégation permanente de la Grèce auprès de l’UNESCO a répondu que son chef de mission, Giorgos Koumoutsakos, était actuellement en congé.

(sn)