Commerce international : l'UE prise en étau entre les États-Unis et la Chine
Les relations entre la Chine et l’Union européenne (UE) s’enveniment, et pourraient rapidement empirer avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche le 20 janvier.
BRUXELLES — Les relations entre la Chine et l’Union européenne (UE) sont de plus en plus électriques, et ne devraient pas s’arranger avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le 20 janvier prochain.
Donald Trump s’est autoproclamé « l’homme des droits de douane » et il a promis de fortement taxer les exportations en direction des États-Unis. Cette réalité nouvelle aurait dû inciter Bruxelles et Pékin à régler leurs différents commerciaux.
Les frictions entre l’UE et son deuxième partenaire commercial ne sont pourtant pas près de s’apaiser. L’Europe regarde avec un mauvais oeil les subventions accordées par l’État chinois à ses entreprises qui exportent, et les liens économiques qui se renforcent entre Pékin et Moscou.
La situation économique est mauvaise sur le continent européen, notamment avec la crise de l’industrie allemande et l’explosion du déficit français, et une aggravation des relations commerciales avec la Chine est la dernière chose dont Bruxelles a besoin.
Malgré l’annonce de l’organisation d’un sommet UE-Chine dans le courant de l’année, de nouvelles tensions commerciales sont pourtant apparues la semaine dernière.
La Commission a accusé Pékin de discriminer « systématiquement » les industriels européens qui produisent des appareils médicaux, dans le cadre d’appels d’offres pour des marchés publics chinois. Elle a souligné qu’elle pourrait prendre des mesures de rétorsion, en interdisant aux entreprises chinoises d’accéder aux marchés publics européens.
Un avertissement qui fait suite à la décision prise la semaine dernière par l’exécutif européen d’imposer des droits antidumping « définitifs » (c’est-à-dire d’une durée de cinq ans) sur les plateformes élévatrices mobiles chinoises, essentielles à l’installation d’infrastructures électriques et de télécommunications, ainsi que sur le dioxyde de titane, un ingrédient clé pour des produits comme la peinture et le plastique.
Ces droits ont été imposés le jour même où le ministère chinois du Commerce a condamné « l’application sélective » du règlement européen relatif aux subventions étrangères (FSR), que Bruxelles a brandi à plusieurs reprises l’année dernière pour lancer des enquêtes sur des entreprises chinoises financées par l’État.
Cette récente prise de bec fait suite à l’imposition par l’exécutif européen de droits de douane sur les véhicules électriques chinois l’année dernière, ce qui a poussé Pékin à imposer en représailles des droits de douane sur les exportations de spiritueux de l’UE.
« Les relations entre l’UE et la Chine se détériorent », confirme Tobias Gehrke, analyste politique pour le European Council on Foreign Relations. « Je pense que les deux parties le reconnaissent. »
Une consommation intérieure trop faible
Les analystes identifient deux sources principales de friction entre l’UE et la Chine.
La première est l’incapacité persistante de Pékin à résorber les surplus de son modèle industriel orienté vers l’exportation. Une situation qui entraine une surabondance de produits, et qui porte préjudice à l’économie ouverte de l’Europe, déjà fragilisée par les prix de l’énergie, par des taux d’intérêt élevés et par le ralentissement de la demande.
Et le fléau semble s’aggraver : les données douanières publiées en début de semaine montrent que l’excédent commercial de la Chine a atteint près de 1 000 milliards de dollars en 2024, les exportations vers l’UE augmentant dans le même temps de 8,8 %.
Cette situation devrait perdurer, puisque les faibles revenus de la population chinoise de lui permettent pas d’absorber la surcapacité industrielle du pays, en stimulant la consommation intérieure.
« Il n’est pas facile [de stimuler la demande intérieure] », explique Alicia García-Herrero, chargée de recherche au sein du think tank Bruegel. « Cela reviendrait à changer radicalement de modèle économique. »
Relations avec la Russie
Le second problème qui affecte les relations entre l’UE et la Chine est celui des liens politiques et économiques de plus en plus étroits qui unissent la Chine et la Russie, alors que guerre du Kremlin en Ukraine entrera dans sa quatrième année en février, expliquent les analystes.
Le total des échanges commerciaux entre Pékin et Moscou est passé de 147 milliards de dollars en 2021 à 244,8 milliards de dollars en 2024, selon les données officielles des douanes chinoises publiées en début de semaine.
Pour Alicia García-Herrero, les responsables politiques de l’UE seraient « stupides » de croire que les liens croissants entre Moscou et Pékin s’inverseront ces prochaines années.
« Cela fait trop longtemps que nous attendons Godot, et la Chine n’est pas venue », souligne-t-elle.
Une position sur laquelle s’accorde Tobias Gehrke, qui souligne que Donald Trump pourrait forcer l’UE à adopter une position plus dure à l’égard de Pékin, sous peine de voir les droits de douane américains sur les produits européens s’envoler et la protection militaire des États-Unis se faire moins tangible.
Le futur président américain accuse la Chine de « voler » les emplois et la propriété intellectuelle des États-Unis, et reproche aux États de l’UE de ne pas dépenser davantage pour leur propre défense.
« Je pense que l’Europe est tellement exposée à la menace militaire de la Russie que les Européens s’associeront avec [Donald] Trump sur tous les points », poursuit Tobias Gehrke. « Il n’y a pour l’heure pas d’alternative au parapluie de sécurité américain, donc les questions commerciales deviennent secondaires. »
Abandonner l’OMC ?
Pour les analystes, l’Europe va devoir ces prochaines années imposer de nouvelles mesures commerciales contre Pékin, en particulier si Donald Trump tient sa promesse d’imposer des droits de douane de 60 % sur les produits chinois. Cette mesure aurait en effet pour conséquence de réorienter vers l’Europe des milliards de dollars d’exportations et de les déverser sur les marchés de l’UE.
Selon Alicia García-Herrero, il est toutefois peu probable que les mesures européennes déclenchent des représailles significatives de la part de Pékin. « La Chine est confrontée à un environnement international très dur, même sur certains marchés émergents. Elle a besoin d’exporter vers l’Europe. »
Pour cette dernière, la présidence de Donald Trump pourrait inciter Bruxelles à se désengager des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), abandonnées depuis longtemps par Pékin et Washington.
« La lueur d’espoir […], c’est que l’Europe, à cause de Donald Trump, pourrait sortir du carcan de l’OMC », indique-t-elle. « Ce n’est pas que je n’aime pas l’OMC, [mais] je n’aime pas le fait que nous soyons les seuls à être dans cette camisole de force. »
D’autres analystes sont en revanche plus septiques sur le fait que l’Europe puisse abandonner son engagement en faveur d’un commerce fondé sur des règles. « Je ne pense pas que l’Europe abandonnera complètement son adhésion aux normes de l’OMC », souligne Varg Folkman, analyste politique au European Policy Centre. « Mais nous entendrons peut-être moins parler de conformité en permanence. »
Varg Folkman souligne également que, malgré les tensions actuelles et celles qui pourraient arriver, la plupart des échanges commerciaux entre l’Europe et la Chine restent « assez harmonieux ».
« Il y a encore beaucoup d’entreprises chinoises qui font des affaires en Europe », précise-t-il.
[Édité par Anna Martino et Laurent Geslin]