Défense et écologie : l’UE et l’industrie recherchent un équilibre
Dans une nouvelle stratégie, la Commission européenne veut rendre l’industrie de la défense plus « durable », tandis que les représentants de celle-ci soutiennent que cela ne doit pas avoir d’impact sur l’efficacité et la compétitivité de l’Union.
Dans une nouvelle stratégie, la Commission européenne veut rendre l’industrie de la défense plus « durable », tandis que les représentants de celle-ci soutiennent que cela ne doit pas avoir d’impact sur l’efficacité et la compétitivité de l’Union en la matière.
La nécessité de rendre l’industrie de la défense et les forces armées plus durables n’est pas nouvelle, mais elle s’inscrit de plus en plus dans le cadre des efforts déployés par l’Union européenne pour réduire les émissions dans le cadre de son Pacte vert pour l’Europe (Green Deal).
La boussole stratégique (Strategic Compass) — la stratégie militaire de l’UE — précise également que les forces armées et les opérations doivent participer à la transition écologique.
À l’avenir, les forces armées des États membres devront trouver un équilibre entre « la nécessité de s’adapter à des environnements plus difficiles et de réduire la dépendance à l’égard des combustibles fossiles, [et] l’efficacité opérationnelle », peut-on lire dans la dernière stratégie de la Commission européenne.
Les forces armées sont par nature « énergivores » et constituent le « plus grand propriétaire public de terrains et d’infrastructures libres dans l’UE », souligne l’exécutif européen.
Leur impact sur l’environnement « offre également des opportunités de devenir plus efficace et de générer des bénéfices en matière de climat et de biodiversité à grande échelle », affirme la stratégie.
Des carburants durables pour l’aviation
La Commission européenne a exhorté les États membres à coopérer pour développer des carburants durables pour l’aviation (CAD).
« L’UE intensifiera la coopération entre les États membres afin de réduire le risque de fragmentation et d’assurer l’interopérabilité entre les forces armées de l’UE tout en créant des économies d’échelle, par exemple avec le développement de normes pour les carburants durables », a-t-elle indiqué.
Actuellement, les carburants durables pour l’aviation reposent sur un mélange avec du carburant ordinaire pour environ 50 % du mélange.
Toutefois, « le plus gros problème ne sera pas la limite de mélange, mais l’approvisionnement : comment faire évoluer cette industrie pour répondre à la demande future ? », a déclaré à EURACTIV Steven Gillard, responsable de la durabilité de la défense chez Boeing.
Mais les industries semblent optimistes. Les entreprises de défense Airbus, Safran, GE, Rolls-Royce, Dassault, Boeing et Pratt & Whitney se sont engagées à atteindre la neutralité carbone pour l’aviation civile d’ici 2050, en s’appuyant sur les CAD.
Lors du Salon du Bourget de cette année, qui réunit les plus grandes entreprises aéronautiques du monde entier, les industries et les gouvernements se sont engagés à utiliser des carburants aéronautiques plus durables, prouvant ainsi leur volonté d’améliorer la durabilité de leurs produits.
Au-delà des CAD, l’exécutif européen mettra en place un mécanisme de soutien en matière de climat et de défense afin d’identifier les « lacunes et les opportunités de collaboration », notamment dans la recherche et le développement de normes vertes, qui pourraient conduire à l’innovation.
L’appel à projets 2023 du Fonds européen de défense (FED) financera la recherche sur les carburants alternatifs pour les jets et les véhicules et recyclera les déchets des uniformes, casques, bottes ou sacs à dos des soldats.
Une énergie plus verte
La Commission espère qu’une défense plus verte pourra également améliorer les performances opérationnelles de celle-ci.
« L’amélioration de l’efficacité énergétique et de la durabilité […] renforce la sécurité et la liberté de mouvement des forces armées », indique la communication de l’UE. Elle « réduit non seulement l’empreinte carbone, mais aussi les coûts, la charge logistique et l’autosuffisance dans le contexte opérationnel ».
La forte dépendance des forces armées nationales à l’égard de sources et de fournisseurs d’énergie indépendants a également été mise en évidence par l’Agence européenne de défense et le centre de recherche de la Commission dans une étude publiée le mois dernier.
Cette « dépendance » montre que le secteur de la défense « doit donc accroître sa résilience au changement climatique », souligne l’étude, qui appelle à des « mesures en faveur de l’énergie durable » et à une « protection climatique » de la défense de l’Union européenne.
« Une armée plus durable est une armée plus efficace sur le plan opérationnel et plus résistante », a expliqué M. Gillard de Boeing à EURACTIV.
« Être capable d’utiliser moins de carburant, d’exploiter les énergies renouvelables, c’est sauver des vies », a-t-il ajouté, car « en Afghanistan, par exemple, une grande partie des pertes sont dues à la protection des convois logistiques ».
Les véhicules militaires et les avions qui consomment moins de carburant ont plus d’endurance, c’est-à-dire qu’ils restent plus longtemps sur place, ce qui se traduit en fin de compte par une plus grande capacité de combat, a expliqué M. Gillard.
Il a également déclaré que les CAD étaient « produites à l’intérieur de nos frontières, ce qui, d’un point de vue militaire, apporte la sécurité énergétique ».
« Lorsque je produis [de l’énergie] plus près de l’endroit où se déroulent les opérations, c’est de la résilience logistique. »
Cette production pourrait prendre différentes formes, par exemple par l’utilisation d’énergies renouvelables, telles que les panneaux solaires.
Steven Gillard a également souligné l’importance du numérique dès la conception et dans la fabrication de nouveaux avions.
« En utilisant moins d’énergie et moins de pièces, plus rapidement que mon adversaire et à un coût inférieur, je serai en mesure de le produire et de l’introduire sur le terrain avant lui », a-t-il expliqué. Les dispositifs d’entraînement numériques permettraient également de réduire le nombre d’accidents.
Succès de la mission
Toutefois, avec la poussée vers une défense écologique, l’efficacité des forces armées ne devrait pas être mise en péril, ont déclaré plusieurs sources industrielles nord-américaines et européennes contactées par EURACTIV.
La proposition de la Commission indique qu’une « approche cohérente et intelligente des efforts d’adaptation au climat et d’atténuation des effets du changement climatique déployés par les forces armées doit préserver […] l’efficacité opérationnelle. »
M. Gillard a souligné que « notre priorité numéro un est l’efficacité du combattant, et nous ne ferons rien qui puisse la compromettre ». Il a également mis l’accent sur la sécurité des opérateurs.
L’un des « défis majeurs » de la défense verte, selon le ministère français des Armées, est de « prendre en compte la spécificité de la mission de défense dans les efforts collectifs d’atténuation et de transition énergétique », tout en « n’affectant pas la performance opérationnelle et la supériorité des forces », a-t-il poursuivi.
L’exécutif européen a également recommandé que les scénarios imaginés pour la mise en œuvre de la capacité de déploiement rapide de l’UE, la future force de réaction du bloc, impliquent une réflexion sur la transition écologique, sans préciser comment cela pourrait se faire.
Répondre aux exigences et aux défis européens pourrait imposer des coûts supplémentaires aux entreprises de défense basées dans l’Union, ce qui pourrait avoir un impact sur leur compétitivité sur le marché mondial si les autres ne sont pas tenus aux mêmes normes.
« Pour éviter une perte de compétitivité de nos propres industries, il est nécessaire d’adopter une politique d’approvisionnement rigoureuse auprès des pays tiers qui doivent appliquer ces exigences de conformité environnementale afin d’être éligibles au budget de défense et de sécurité de l’UE », a déclaré à EURACTIV Jean-Marc Vesco, cofondateur de la société de conseil en défense européenne C&V Consulting.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]