Des experts émettent des réserves sur le rapport de l’UE sur les « deeptech »
Des experts ont critiqué un nouveau rapport du Conseil européen de l’innovation sur les technologies de pointe (« deeptech ») émergentes, les innovations de ruptures et les projets de recherche embryonnaires, remettant en question notamment son approche de l’informatique quantique et des semi-conducteurs.
Des experts ont critiqué un nouveau rapport du Conseil européen de l’innovation (EIC) sur les technologies de pointe (« deeptech ») émergentes, les innovations de ruptures et les projets de recherche embryonnaires, remettant en question notamment son approche de l’informatique quantique et des semi-conducteurs.
Le rapport de l’EIC, une initiative phare de la Commission européenne, cherche à identifier les domaines des technologies émergentes liées aux secteurs de l’industrie, de l’espace, de la santé et de l’environnement pour établir les bases de financement qui dirigeront les investissements au développement là où ils sont nécessaires.
Toutefois, ce rapport ne fait pas l’unanimité. Selon les experts, les parties du rapport consacrées aux semi-conducteurs et aux technologies quantiques sont décevantes, notamment en raison d’absence d’analyse des liens entre ces sujets et les principaux dossiers législatifs de l’UE — tels que le règlement européen sur les semi-conducteurs (Chips Act) — et les derniers développements dans le domaine des technologies quantiques.
En ce qui concerne la section sur les technologies quantiques, Peter Zoller, un expert de l’Institut autrichien d’optique quantique et d’information quantique, a confié à Euractiv que le rapport était « quelque peu partial ».
« La mesure quantique mérite une mention spéciale en tant que technologie prometteuse. Toutes [les innovations quantiques ne sont pas que] de l’informatique quantique », a déclaré M. Zoller.
De même, d’autres ont critiqué la section sur les semi-conducteurs, estimant qu’elle manquait de profondeur.
Angela Garcia Calvo, professeure à l’Université de Reading, a expliqué à Euractiv que « le rapport identifie les principales tendances en microélectronique et partage des informations sur le sujet, mais il n’aborde pas des questions importantes telles que la manière dont la R&D développée en Europe sera mise à l’échelle ».
La Commission n’a pour sa part pas souhaité faire de commentaire à ce sujet au moment de la publication de cet article.
L’EIC relève du programme Horizon Europe, qui dispose d’un budget de 10 milliards d’euros pour soutenir les nouvelles technologies et les innovations.
Technologies quantiques
Les technologies quantiques, qui font partie de l’infrastructure numérique et de données sensibles dans l’UE, constituent, selon le rapport, la ligne de financement la plus importante de l’EIC dans la section « Numérique et industrie ».
Cependant, « la discussion ne tient absolument pas compte du fait que les réalisations le plus performantes d’ordinateurs et de simulateurs quantiques se trouvent dans les plateformes utilisant des atomes neutres et des ions soumis à manipulation par faisceaux laser », a souligné M. Zoller.
Alors que la section sur les technologies quantiques est rédigée du point de vue de la physique du solide et des matériaux, elle ne reconnaît pas que, par exemple, l’informatique quantique « à température ambiante » existe déjà.
L’informatique quantique « à température ambiante » se rapporte à des atomes piégés dans un environnement sous vide et refroidis au zéro absolu à l’aide de faisceaux laser. Cependant, et contrairement à d’autres technologies quantiques utilisant d’autres systèmes de refroidissement (des sortes de congélateurs qui refroidissent les atomes au zéro absolu et consomment beaucoup plus d’énergie que les lasers), dans ce cas précis, la chambre sous vide est à température ambiante.
M. Zoller a fait valoir que le rapport de l’UE accuse du retard par rapport aux avancées scientifiques les plus récents, notamment concernant la mise en œuvre des qubits, l’unité de base de l’informatique quantique. Le rapport « ne tient pas compte du fait que nous avons déjà dans nos laboratoires des démonstrations de correction d’erreur avec les implémentations de qubits existantes ».
Un autre défi récent concerne les risques de sécurité associés aux attaques quantiques, lorsque les outils informatiques cryptés de manière usuelle deviennent piratable. Comme les ordinateurs quantiques dépassent les capacités des superordinateurs, l’UE a besoin d’une feuille de route pour répondre aux « attaques d’annuaire » (directory harvest attacks, DHA) et aux futures attaques quantiques contre le cryptage codé en informatique classique.
Semi-conducteurs
La recherche et l’innovation sur les semi-conducteurs représentent une grande partie du portefeuille de l’EIC.
Cependant, le rapport n’aborde pas « les synergies entre le portefeuille de l’EIC et le règlement européen sur les semi-conducteurs et la manière dont les deux peuvent travailler en complémentarité pour atteindre 20 % de la production mondiale de semi-conducteurs », estime Mme Calvo, de l’Université de Reading.
Le règlement européen sur les semi-conducteurs est l’initiative phare de l’UE visant à protéger et à stimuler l’approvisionnement en semi-conducteurs dans l’Union. Il est entré en vigueur en septembre.
Cette règlementation est une réponse à la pénurie mondiale de puces électroniques, dont la production est largement concentrée dans des pays asiatiques, notamment Taïwan et la Corée du Sud.
L’objectif affiché est qu’au cours des sept prochaines années, la part de l’UE dans la production mondiale de semi-conducteurs passe à 20 %, et permette de réduire la dépendance de l’Union à l’égard des fournisseurs de puces étrangers.
« La question est donc de savoir dans quelle mesure le portefeuille de l’EIC complète le règlement européen sur les semi-conducteurs ou contribue à atteindre ses objectifs », a déclaré Mme Calvo.
La majorité de la demande de semi-conducteurs en Europe provient du secteur automobile. Mme Calvo critique également le fait que le rapport ne reflète pas l’objectif de l’UE de se diversifier du secteur automobile.
« Comment les fournisseurs européens [de semi-conducteurs] peuvent-ils diversifier leurs ventes du marché de l’automobile lorsque la demande intérieure est si faible ? » s’est interrogée Mme Calvo.
[Édité par Théophane Hartmann & Anne-Sophie Gayet]