« Diviser pour mieux régner » : comment Ursula von der Leyen domine la nouvelle Commission
Pour nombre d'observateurs, le photo de famille de la nouvelle Commission est encore un peu floue et les attributions des uns et des autres semblent se chevaucher, ce qui pourrait en réalité être une stratégie d'Ursula von der Leyen pour affirmer sa toute-puissance.
Pour nombre d’observateurs, la photo de famille de la nouvelle Commission est encore un peu floue et les attributions des uns et des autres semblent se chevaucher, ce qui pourrait en réalité être une stratégie d’Ursula von der Leyen pour affirmer sa toute-puissance.
Lorsque Ursula von der Leyen a dévoilé les 26 commissaires qui devraient l’accompagner lors de son second mandat, à Strasbourg le 17 septembre, il n’a pas été évident pour tout le monde de comprendre ce que l’on pouvait attendre de cette nouvelle Commission.
« Le processus de constitution [de cette nouvelle équipe] a été compliqué », a d’ailleurs reconnu un haut fonctionnaire de la Commission. « Elle semble peut-être complexe sur le papier, mais elle reflète la réalité. Les politiques mises en oeuvre doivent être mieux coordonnées que par le passé ».
La nouvelle Commission est aussi loin d’être cloisonnée, au contraire de ce que préconisait le rapport de l’ancien Premier ministre italien Mario Draghi, qui exhortait l’exécutif européen à rationaliser les responsabilités au sein du Berlaymont.
« Chaque membre du Collège [des commissaires] est égal — et chaque commissaire a l’égale responsabilité de réaliser nos priorités », a déclaré Ursula von der Leyen, lors de l’annonce de son équipe.
« Ce qui signifie que tous les commissaires doivent travailler ensemble », a-t-elle ajouté.
Ceux qui attendaient une structure claire évitant les chevauchements inutiles et la duplication des efforts, deux critiques fréquentes à l’encontre de l’exécutif actuel, ont été déçus.
La matrice du chaos
La « matrice » publiée sur le site Internet de la Commission n’indique pas clairement qui rend compte à qui dans quels domaines politiques.
Pour faire avancer la machine législative, Ursula von der Leyen a désigné six vice-présidents exécutifs (VPE), chacun d’entre eux étant responsable d’un groupe de commissaires. Mais les véritables postes clés ont été attribués à deux de ses fidèles de la précédente législature : Valdis Dombrovskis (Lettonie) et Maroš Šefčovič (Slovaquie).
Si ces derniers n’ont sur le papier que des postes de commissaires ordinaires, contre des postes de vice-présidents lors de la précédente mandature, ils devraient continuer de jouer un rôle primordial et rendront directement compte à la présidente, selon des personnes au fait de la situation.
Valdis Dombrovskis portera une double casquette, en charge de l’Économie ainsi que de la mise en œuvre et de la simplification de la bureaucratie. De son côté, Maroš Šefčovič devrait s’occuper du Commerce et de la Sécurité économique, des Relations interinstitutionnelles et de la Transparence.
Les commissaires chargés des politiques climatiques et énergétiques de l’UE ont une chaîne de commandement bien plus vague. Le Danois Dan Jørgensen devra rendre compte à la fois à l’Espagnole Teresa Ribera, la vice-présidente exécutive chargée de la transition écologique de l’UE, et au Néerlandais Wopke Hoekstra, qui conservera son titre de commissaire au Climat.
Wopke Hoekstra, qui s’est rapproché d’Ursula von der Leyen, devrait également garder un œil sur les politiques qui, sous le mandat actuel, concernent le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal).
De la même façon, les compétences qui concernent la politique technologique de l’UE ont été divisées entre plusieurs commissaires. La Finlandaise Henna Virkunnen sera chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie. Teresa Ribera s’est de son côté vue confier la supervision de la puissante politique de concurrence de l’Union, en plus de ses responsabilités en matière de climat.
Le tableau est également flou du côté de la politique étrangère.
Si la prochaine cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, supervisera plus de collègues que Josep Borrell, ses domaines d’action restent peu évidents.
La structure au-dessus du nouveau commissaire à la Défense, le Lituanien Andrius Kubilius, est aussi très particulière. Si ce dernier rendra compte à Kaja Kallas et au Français Stéphane Séjourné, chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle, il devrait également travailler sous l’autorité de Henna Virkunnen.
Selon sa lettre de mission, la commissaire désignée à la Méditerranée, la Croate Dubravka Šuica, rendra compte à Kaja Kallas, mais il lui sera également demandé de contribuer à l’élaboration de la politique migratoire de l’UE, en tandem avec les pays tiers.
Le Polonais Piotr Serafin, qui devra superviser le budget, la lutte contre la fraude et l’administration publique, est mentionné dans la plupart des autres lettres de mission, en raison de son rôle dans la négociation du prochain Cadre financier pluriannuel (CFP), le budget à long terme de l’Union, mais il n’a pas de pouvoirs de vice-président.
Pouvoirs présidentiels
Plusieurs diplomates et fonctionnaires de l’UE qui ont parlé à Euractiv sous couvert d’anonymat n’ont pas caché leur agacement face à ces ambiguïtés. Selon un diplomate de l’UE, ce « chevauchement stratégique » a même intérêt être le plus obscur possible, pour permettre à Ursula von der Leyen de prendre en charge les dossiers politiques qui l’intéressent.
Pour un autre diplomate, cette stratégie du « diviser pour mieux régner » ne fera que créer une « Commission de la confusion ». Les critiques expliquent que la second mandat d’Ursula von der Leyen devrait confirmer la toute puissance de la présidente de la Commission.
« La nouvelle structure de la Commission, qui brouille les portefeuilles et rétrograde le statut de vice-président en postes exécutifs, laisse présager une transformation d’un organe collégial en un bureau présidentiel », confirme à Euractiv Alberto Alemanno, professeur de droit européen à HEC Paris. « Ursula von der Leyen achève le processus de ‘présidentialisation’ qui a commencé avec Manuel Barroso et qui a été poursuivi par Jean-Claude Juncker ».