Électricité : la réticence de l’UE concernant les subventions pour l’industrie agace Berlin
Le ministre allemand de l’Économie a défendu son projet de subvention de l’électricité pour les industries à forte consommation d’énergie, malgré les mises en garde de Bruxelles et des petits États membres de l’UE qui craignent des distorsions de concurrence sur le marché unique.
Le ministre allemand de l’Économie a défendu son projet de subvention de l’électricité pour les industries à forte consommation d’énergie, malgré les mises en garde de Bruxelles et des petits États membres de l’UE qui craignent des distorsions de concurrence sur le marché unique.
L’Allemagne est actuellement au cœur d’un débat qui concerne son avenir en tant que centre industriel mondial.
La nécessité de remplacer le gaz russe bon marché par des alternatives plus coûteuses a entraîné une augmentation à long terme des prix de l’énergie pour l’industrie allemande, tandis que de grandes entreprises comme le géant de la chimie BASF sont séduits par des programmes de subventions étrangères tels que la loi américaine sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act, IRA).
Pour empêcher les entreprises de quitter le pays, le ministre allemand de l’Économie, Robert Habeck, a proposé de subventionner la consommation d’énergie des secteurs industriels clés fortement énergivores. En retour, les entreprises seraient obligées de maintenir leur production sur le territoire national et d’investir dans la transition écologique.
Au cœur de la proposition du ministre, un tarif spécial d’électricité de 6 centimes par kilowattheure pour 80 % de la consommation jusqu’en 2030 pour les grands consommateurs industriels. D’après les calculs du gouvernement, cette mesure rapprocherait les prix de l’énergie industrielle en Allemagne de ceux de la Chine et des États-Unis.
Au total, le programme de subventions allemand coûterait jusqu’à 30 milliards d’euros, un montant qui a suscité des critiques à Bruxelles et dans d’autres États membres.
Inquiétudes à Bruxelles et au-delà
Margrethe Vestager, commissaire européenne à la Concurrence, a mis en garde contre cette idée, estimant que le système risquait de pénaliser indûment les petites entreprises qui n’ont pas droit à de telles subventions.
Il serait également plus difficile de maintenir une concurrence loyale au sein du marché unique de l’UE, où d’autres États membres ne peuvent pas se permettre de telles largesses pour leur propre industrie, a-t-elle souligné lors d’une visite à Berlin en mai.
L’Allemagne est consciente des réserves émises par les petits États membres de l’UE, qui se sont déjà exprimés contre de tels projets lors de la crise de la Covid-19, lorsque l’Allemagne a injecté des milliards d’euros pour soutenir son économie.
Les petits États membres « influencent la commissaire à la Concurrence pour s’assurer qu’elle ne puisse en aucun cas approuver ce projet », estime Wolfgang Schmidt, ministre spécial en charge du cabinet du chancelier Olaf Scholz.
Toutefois, M. Habeck pense qu’il est temps de réformer les règles de l’UE en matière d’aides d’État, qui, selon lui, sont déconnectées des réalités actuelles.
« Le droit de la concurrence a été conçu dans une perspective purement européenne », a expliqué le ministre de l’Économie. « Mais la situation concurrentielle n’est plus la France contre l’Italie, mais l’Allemagne contre les États-Unis et l’Allemagne contre la Chine », a-t-il ajouté devant le syndicat des travailleurs de l’industrie chimique IG BCE mardi (4 juillet).
De plus, les enquêtes de l’UE sur les aides d’État prennent trop de temps pour être conclues, alors que la concurrence mondiale exige d’aller vite, a-t-il souligné.
« Ces négociations sur les aides d’État sont extrêmement compliquées parce que l’Europe est très méticuleuse lorsqu’il s’agit de s’assurer qu’un pays ne profite pas d’un autre », a poursuivi M. Habeck. Et d’ajouter que le processus était « laborieux ».
« Si nous nous attachons les mains dans le dos, nous ne devrions pas être surpris de nous faire démolir au cours le match de boxe [mondial] dans lequel nous nous trouvons », a-t-il poursuivi.
Luttes intestines au gouvernement
Cependant, le projet de tarif industriel de l’électricité proposé par Berlin ne se heurte pas seulement à la résistance de Bruxelles.
Le ministre allemand des Finances, Christian Lindner, qui tient les cordons de la bourse et est considéré comme un obstacle majeur à la proposition, n’est pas non plus favorable à un tel système de subvention et préférerait une réduction d’impôt.
« L’objectif doit être de soulager tous les consommateurs d’électricité sans intervenir directement sur le marché », a-t-il déclaré fin mai.
M. Habeck a défendu sa proposition devant le syndicat, affirmant que le prix subventionné de l’électricité ne servirait que de « pont » jusqu’à ce qu’une quantité suffisante d’électricité renouvelable bon marché soit disponible.
Le syndicat allemand des travailleurs de l’industrie chimique semble aller dans le même sens. « L’industrie aide l’Allemagne, elle aide l’Europe, elle aide la transformation [écologique], et nous en avons besoin », a déclaré Michael Vassiliadis, patron d’IG BCE.
L’influente association industrielle allemande BDI soutient également le programme de subventions, tout en soulignant que le problème sous-jacent des taxes élevées sur l’électricité devrait également être abordé.
Cependant, d’autres préviennent que le tarif industriel allemand de l’électricité pourrait être un gaspillage d’argent.
Une étude de l’Institut pour la macrofinance (Dezernat Zukunft), un groupe de réflexion politique, estime que la production d’électricité s’élèvera à environ 7 centimes par kWh en 2030. Les consommateurs industriels devront donc probablement payer des prix plus élevés lorsque le « tarif-relais » prendra fin.
« Les coûts de production de l’électricité en Allemagne sont jusqu’à 80 % plus élevés que les coûts de production d’autres sites industriels favorables », selon une note d’information du groupe de réflexion. Les produits à forte consommation d’énergie tels que l’acier, l’ammoniac et l’oléfine auront davantage intérêt à être importés plutôt que d’être produits dans le pays, affirme le document.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]