Emmanuel Macron et l'armateur CMA-CGM veulent ouvrir une nouvelle « route des épices » vers l'Inde

Lors de la visite du Premier ministre indien Narendra Modi en France, le président français Emmanuel Macron a vanté la création de nouvelles routes commerciales européennes pour contrer l’influence chinoise en Asie du Sud et au Proche-Orient.

EURACTIV.com
French President Macron receives Indian Prime Minister Modi in Marseille
Le président français Emmanuel Macron serre la main du Premier ministre indien Narendra Modi après une cérémonie de départ à l'aéroport Marseille Provence de Marignane dans le cadre d'une visite à Marseille, France, le 12 février 2025. [EPA-EFE/CHRISTIAN HARTMANN]

Marseille — La visite du Premier ministre Narendra Modi en France, mardi et mercredi, a été l’occasion pour Emmanuel Macron de pousser pour la création de nouvelles routes commerciales en direction de l’Inde.

Si tous les regards étaient tournés vers le Sommet de l’IA de Paris en ce début de semaine, coprésidé par Emmanuel Macron et Narendra Modi, les deux hommes avaient un autre sujet crucial à aborder : le développement du corridor économique Inde – Moyen Orient – Europe, l’IMEC.

Cette nouvelle route commerciale, envisagée en 2023 en marge d’une réunion du G20, a un objectif d’envergure : faciliter et fluidifier les échanges commerciaux au départ de Marseille jusqu’au port en eaux profondes de Vadhavan, dans la région du Maharashtra, dans l’ouest indien, en passant par Israël, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis.

Mais aussi contrer l’influence chinoise, qui se déploie via les « routes de la soie » et par l’acquisition d’actifs européens stratégiques comme le port du Pirée, détenu aux deux-tiers par le géant chinois COSCO.

Paris cherche depuis longtemps à établir une certaine forme « d’indépendance » vis-à-vis des États-Unis et la Chine. Cette troisième voie passe notamment par le renforcement de liens diplomatiques et économiques avec l’Inde, au cœur de la stratégie française pour l’Indo-Pacifique.

Preuve de « l’intimité particulière » entre ces deux puissances moyennes, comme la qualifie le président Macron ? C’est le sixième voyage officiel qu’entreprend Narendra Modi en Hexagone depuis son élection en 2014.

Et cette fois-ci, l’IMEC est sur toutes les lèvres.

«C’est un formidable catalyseur », affirmait Emmanuel Macron mardi à Paris lors d’un forum d’affaires franco-indien, promettant d’investir dans les infrastructures nécessaires pour que ce corridor voit rapidement le jour.

« Le but, in fine, est de pouvoir accroître les échanges entre la France et l’Inde », précise l’entourage du président.

Un corridor nommé CMA CGM

De tous les acteurs européens impliqués – Allemagne, Italie et la Commission européenne sont signataires –, la France trouve un intérêt particulier dans la défense de l’IMEC : l’armateur français CMA CGM, l’un des leaders mondiaux du secteur, détient 11,5 % des parts de marché en Inde. Et l’entreprise à encore faim.

« Je crois en l’Inde. Le timing est parfait. Nous voulons être partenaires », a déclaré mercredi 12 février Rodolphe Saadé, le PDG de la CMA CGM, auprès des deux chefs d’États, lors d’une brève réception organisée dans les bureaux de l’entreprise à Marseille.

Si tout reste encore à faire, les opportunités économiques sont nombreuses. Ainsi, l’IMEC pourrait réduire les délais de transports de l’ordre d’« une ou deux semaines », souligne-t-on chez l’armateur, pour une réduction des coûts qui pourrait être de l’ordre de plusieurs milliards d’euros par an.

« A chaque fois que [Emmanuel] Macron parle, il y a un grand patron à la manœuvre », explique Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI), spécialiste de l’économie indienne. « CMA CGM est présent dans de nombreux ports indiens et sa base, c’est Marseille ».

Ainsi fait-on le pari à l’Elysée que la cité phocéenne puisse devenir la « porte d’entrée et […] point de sortie de nos échanges avec l’Inde », tant pour des marchandises que pour des câbles sous-marins à fibres optiques ou encore des gazoducs d’hydrogène décarbonée.

« Nous pourrions assurer la connectivité de toute la région [européenne] avec l’IMEC », a affirmé Emmanuel Macron mercredi.

Un travail de longue haleine

Dans les faits, le corridor est très loin d’être finalisé.

Selon Gérard Mestrallet, envoyé spécial de la France pour l’IMEC, un tel projet nécessite quelques 500 milliards d’euros d’investissements. En outre, le passage par le port israélien de Haïfa, à quelques encablures de la bande de Gaza au sud et du Liban au nord, rend l’IMEC sujet à des incertitudes géopolitiques majeures, soulignait l’ancien PDG de GDF Suez lors de la World Policy Conference le mois dernier.

Quant aux études de viabilité, elles n’ont pas encore été faites. Enfin, il manque au projet jusqu’à un simple secrétariat : Gérard Mestrallet est le seul envoyé spécial en charge de ce sujet, parmi tous les pays membres.

Nombreux sont aussi les chercheurs à reconnaitre que l’IMEC ne pourra pas rivaliser avec les « routes de la soie » chinoises.

« La principale force motrice derrière [le corridor] repose principalement sur la nécessité stratégique de contrer la Chine, plutôt que sur un véritable désir de promouvoir la coopération dans le but de parvenir à un développement économique et à l’intégration », affirme ainsi une étude, publiée fin 2023.

Il n’empêche : la visite de Narendra Modi à Marseille aura été une démonstration de force pour Emmanuel Macron, qui n’a de cesse de vouloir approfondir les liens économiques avec New Delhi, de la défense aux nouvelles technologies en passant par l’énergie – faisant fi, s’il le faut, de la posture très autoritaire du gouvernement indien contre les minorités musulmanes du pays.

Ainsi la vente de 36 Rafales en 2016 devrait être complétée la semaine prochaine par l’annonce de 26 nouveaux appareils, et trois nouveaux sous-marins Scorcène, pour un contrat d’une valeur estimée à 10 milliards d’euros.

Les deux dirigeants se sont aussi engagés à renforcer leurs liens dans le nucléaire civil, et on fait un passage express mercredi sur le site du projet international de fusion nucléaire ITER, à Cadarache.

Avant de voir Narendra Modi s’envoler vers les États-Unis pour une rencontre avec son homologue américain, Donald Trump.

* Laurent Geslin a contribué à la rédaction de cet article.

(AM)