En Allemagne, la baisse de popularité des partis traditionnels crée une fragmentation politique sans précédent

Alors que le mécontentement des électeurs allemands augmente, un nouvel acteur politique tente de séduire ceux qui ont tourné le dos aux partis traditionnels, ce qui résulte en une fragmentation toujours plus grande du paysage politique.

Euractiv.com
Alliance Sahra Wagenknecht press conference
« Si nous regardons le taux de participation et les sondages, nous pouvons envisager que moins de 50 % des électeurs éligibles voteront pour l’un des partis dits démocratiques centristes lors des prochaines élections fédérales », a déclaré Sahra Wagenknecht. [EPA/Filip Singer]

Alors que le mécontentement des électeurs allemands augmente, un nouvel acteur politique tente de séduire ceux qui ont tourné le dos aux partis traditionnels, ce qui résulte en une fragmentation toujours plus grande du paysage politique.

Pendant des décennies, l’Allemagne a été considérée comme un symbole de stabilité politique, où les partis centristes dominaient largement la scène. « Les élections se gagnent au centre », tel était le mantra qui a mené l’ancienne chancelière Angela Merkel à son succès électoral.

Mais l’Allemagne a été confrontée à une multitude de crises, de la flambée des prix de l’énergie à la récession économique, et l’électorat se dirige de plus en plus aux franges de l’échiquier politique. Et certains nouveaux venus tentent de tirer parti de cette tendance.

« Si nous regardons le taux de participation et les sondages, nous pouvons envisager que moins de 50 % des électeurs éligibles voteront pour l’un des partis dits démocratiques centristes lors des prochaines élections fédérales », a déclaré Sahra Wagenknecht, véritable icône de la gauche allemande, à la suite du lancement de son parti, lundi (8 janvier).

« La majorité [des électeurs] a perdu confiance dans ces partis établis », a-t-elle ajouté lors d’une conférence de presse.

Son nouveau parti, l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW), se compose principalement d’anciens députés de La Gauche (Die Linke). Alors que son parti récolte actuellement environ 5 % des intentions de vote, certains sondages suggèrent qu’il pourrait atteindre 27 %.

Fragmentation en Allemagne

Le nouveau parti de Mme Wagenknecht est l’exemple le plus récent d’un processus de fragmentation qui se déroule depuis un certain temps en Allemagne.

« La fragmentation n’a cessé d’augmenter depuis les années 1990. Cela s’explique en particulier par le déclin de la loyauté des partis autrefois populaires et performants sur le plan électoral. La crise des partis traditionnels a créé un espace pour les concurrents politiques », a expliqué Dorothée de Nève, professeur de sciences politiques à la Justus-Liebig-Universität Gießen, à Euractiv.

Bien qu’il soit peu probable que la plus grande économie d’Europe adopte un système similaire à celui des Pays-Bas, où plus de 15 partis sont représentés au parlement, les récents développements marquent un nouveau point culminant dans le degré de fragmentation.

« Le système de parti allemand est déjà plus fracturé que jamais et cela sera exacerbé par le parti Wagenknecht », a indiqué à Euractiv Thomas Biebricher, professeur de sciences politiques à l’Université Goethe de Francfort.

« Il ne reste pas grand-chose des anciens grands partis populaires et de ceux qui voulaient leur succéder, si ce n’est la CDU/CSU qui dépasse à peine les trente pour cent », a-t-il ajouté.

Mme Wagenknecht devrait surtout capitaliser sur le mécontentement à l’égard du gouvernement. Les trois partis de la coalition réunis (Parti social-démocrate/SPD, Parti libéral-démocrate/FDP, Alliance 90/Les Verts) ne recueillent actuellement que 32 % des suffrages.

En outre, la cote de popularité du chancelier Olaf Scholz a également chuté et a récemment atteint un niveau record de 19 %, soit moins de la moitié de la cote de popularité la plus basse jamais enregistrée par Mme Merkel.

 

La baisse de popularité du gouvernement est particulièrement visible dans l’est du pays. Un récent sondage a révélé que dans l’État de Saxe, les trois partis de la coalition de M. Scholz n’obtiendraient que 14 % des voix, le FDP et le SPD risquant même de ne pas atteindre le seuil électoral requis pour entrer au parlement régional lors des prochaines élections.

Repêcher les électeurs de droite

Mais Mme Wagenknecht n’est pas la seule nouvelle personnalité susceptible de redessiner le tableau politique en Allemagne. La semaine dernière, Hans-Georg Maaßen, ancien chef de l’agence de renseignement intérieur allemande (BND) et enfant terrible de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) conservatrice, a déclaré qu’il envisageait lui aussi de fonder un nouveau parti.

M. Maaßen est actuellement à la tête de la Werteunion (WU), un mouvement politique qui se veut le porte-voix du noyau conservateur de la CDU et qui a souvent fait pression sur le parti pour qu’il adopte une position plus conservatrice. Ces efforts ayant largement échoué aux yeux de M. Maaßen, il a annoncé jeudi dernier (4 janvier) que les membres de la WU voteraient sur la possibilité de se séparer de la CDU et de se présenter avec leur propre programme.

Bien que Mme Wagenknecht et M. Maaßen viennent d’extrémités opposées de l’échiquier politique, ils sont en concurrence pour la même base d’électeurs, car ils essaient d’attirer les électeurs de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite, qui atteint un niveau record d’environ 23 % dans les sondages.

Et M. Maaßen ne cache pas les similitudes politiques qu’il partage avec sa rivale de gauche.

« Ce que je remarque chez Sahra Wagenknecht, mais aussi au sein de l’AfD, c’est qu’ils parlent franchement et librement des problèmes que nous avons en Allemagne et que je suis d’accord avec certains d’entre eux », a déclaré M. Maaßen à die Welt, ajoutant que les divergences entre les différents partis ne deviennent apparentes qu’au moment de proposer des solutions.

À la conquête de l’Europe

Pour les partis nouvellement formés, les élections européennes de juin 2024 représentent une occasion unique de tâter le terrain et d’affiner leur profil politique avant les élections fédérales allemandes et certaines élections régionales cruciales.

« Les élections européennes sont bien sûr très importantes pour nous car elles enverront un signal politique à l’échelle nationale », a affirmé Mme Wagenknecht lundi.

Alors que les élections fédérales et régionales imposent un seuil de 5 % aux partis pour entrer au parlement, cet obstacle n’existe pas pour les élections européennes. Il est donc beaucoup plus facile pour les nouveaux partis de faire campagne avec succès pour le Parlement européen.

« Les élections européennes sont donc particulièrement intéressantes pour les petits partis et les nouveaux partis, y compris pour des raisons financières », a noté Mme de Nève.

La capacité de Mme Wagenknecht à implanter pleinement et durablement son parti en Allemagne dépendra toutefois essentiellement de sa capacité à proposer un programme qui « convainc les électeurs au niveau national et régional », a ajouté Mme de Nève.

Cet aspect sera particulièrement important pour les prochaines élections régionales.

Trois des anciens États de l’Allemagne de l’Est — le Brandebourg, la Thuringe et la Saxe — sont appelés aux urnes cette année, et l’AfD d’extrême droite est actuellement en tête dans chacun d’entre eux.

Mme Wagenknecht espère faire basculer les électeurs de l’extrême droite, et cette manœuvre pourrait être couronnée de succès, car les sondages actuels donnent à son parti environ 11 % des votes dans le Brandebourg.

« Mme Wagenknecht peut espérer obtenir des voix [des électeurs appartenant au] spectre conservateur-autoritaire de droite ; la combinaison d’une politique économique plutôt de gauche et de positions sociopolitiques au moins conservatrices sur l’immigration, l’Europe, et la politique des minorités, est tout à fait compatible », a conclu M. Biebricher, de l’Université Goethe de Francfort.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]